Relations internationales

Dimanche 18 janvier 2009 7 18 /01 /Jan /2009 00:25
 

I) Origines.


A) Deux "batailles fondatrices"(*).


Francis Fukuyama s'emploie avec cet ouvrage à montrer que les racines du néo-conservatisme sont plus anciennes et complexes qu'on veut bien le croire aujourd'hui. Selon lui, deux événements, ou contextes politiques ont fait naître ce courant de pensée entre les années 1930 et 1960.

 

La première "bataille fondatrice" fut menée par de brillants étudiants du City College of New York : Irving Kristol, Daniel Bell, Irving Howe, Seymour Martin Lipset, Philip Selznick, Nathan Glazer et Daniel Patrick Moynihan. D'origines modestes, ils n'avaient pas accès aux "institutions d'élites comme Columbia et Harvard" et sympathisaient plutôt avec des mouvements trotskistes que libéraux. C'est précisément ces affinités avec la gauche, et plus particulièrement Trotski qui va caractériser les racines de ces futurs néo-conservateurs. Nous nous situons donc dans les années 1930-1940, l'URSS est en plein essor, de même que les États-Unis d'ailleurs. Trotski, communiste par les idéaux, débuta de mettre le doigt sur les défauts du régime stalinien et derrière lui, notre groupe du CCNY commença un changement radical de bord. C'est donc, selon F. Fukuyama "l'anticommunisme virulent" de Kristol, Bell, Lipset, etc, qui constitua la première pierre des fondations de leurs idées politiques futures. D'autant qu'il ne s'agissait pas d'un anticommunisme classique, s'opposant à l'idéologie marxiste en elle-même ou à l'URSS comme simple "puissance étrangère hostile", l'auteur explique bien que le leur était d'autant plus farouche qu'il était de gauche et caractérisé alors par un pessimisme absolu face à tout projet social un peu trop "ambitieux".

En effet, partant de l'échec de l'URSS, ils furent définitivement convaincus de la dangerosité des politiques sociales. A cela s'ajouta le tendance générale des Américains de l'époque, emportés par l'extraordinaire démonstration de puissance des États-Unis dans l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, à se retourner vers leur pays et à abandonner leurs rêves dangereusement sociaux.


La deuxième bataille fondatrice "fut menée contre la Nouvelle Gauche". En effet, dans les années 1960 le contexte politique international avait provoqué de formidables bouleversements dans les courants de pensée politique, de nouvelles idées naissaient à gauche, cherchant à bousculer l'ordre établi, la nouvelle génération d'américains commençait à faire tomber les tabous. F. Fukuyama nous parle d'une "nouvelle génération d'étudiant radicalisés", "(d')actions sociales progressistes" et reprend leurs mots en associant "capitalisme" et "impérialisme".

C'est pourtant sur ce fond de progrès sociale, de recherche d'innovation, que le mouvement néo-conservateur se renforça en créant le revue "The Public Interest". On y retrouve Kristol et Bell, puis Glazer qui, marqués par leur crainte du communisme, décortiquaient tous les projets sociaux, s'efforçant d'en montrer les failles, les risques qu'ils impliquaient.

 

Voilà donc, en deux étapes, comment un "groupe remarquable d'intellectuels" gauchistes entama un virage politique radical pour créer un nouveau mouvement plus ou moins à droite, selon ses membres.

Parlons d'ailleurs de ces membres, décris par F. Fukuyama comme étant "pour la plupart juifs". Car s'il est important de parler de leur début de parcours à gauche, il n'est pas inutile de s'intéresser à leur religion. En effet, si les néo-conservateurs sont accusés d'avoir tirer les ficelles de l'administration Bush, c'est également le cas des juifs concernant tout gouvernement dès lors qu'il est américain. Qu'en est-il donc du mythe d'un lobby juif aux États-Unis et quels relations peut-on établir entre celui-ci et les néo-conservateurs?


B) Lobby juifs et néo-conservateurs(*).


Commençons par déterminer comment et à quel degré la communauté juive américaine pourrait ou peut-elle avoir une influence sur la politique intérieure ou extérieure des États-Unis.

Selon André Kaspi, directeur du centre d'histoire Nord-Américaine, ce lobby ne peut être nié mais il est certain qu'il ne s'agit pas d'une "toute puissance juive" en matière de politique aux États-Unis. Ainsi, il explique d'abord que les citoyens juifs-américains participent activement à la vie politique et donc aux élections. Cela se confirme lorsqu'on sait que 50 % des américains sont abstentionnistes lors des élections présidentielles, contre 20 % en moyenne pour les juifs. De ce fait, leurs opinions politiques sont bien représentées et ne sont pas négligeable de la part des candidats. De plus, ils ont généralement un statut sociale confortable et sont donc souvent donateurs lors des campagnes. Ainsi, ils ont une certaine influence sur le candidat qu'ils soutiennent.

Mais quel candidat soutiennent-ils justement? Les juifs-américains sont-ils de ces épouvantables "néo-cons" qui tirent les ficelles de la politique américaine et envoient les États-Unis au Moyen-Orient dans le seul but de protéger Israël? C'est tout à fait le type d'accusations que l'on peut lire dans différentes presses plus ou moins sérieuses(*), christianistes, musulmanes et même de la part du journaliste Joe Klein, chroniqueur à l'hebdomadaire Time et de confession juive.


A cela, André Kaspi répond de différentes manières. Tout d'abord il montre que l'électorat juif-américain est clairement à gauche, avec en moyenne entre 70 et 80 % des votes pour le parti démocrate. Il est donc clair que si lobby il y a, il ne concerne pas toute la communauté juive mais seulement un petit tiers (les néo-conservateurs votant plutôt républicain). De plus, le poids de ce tiers parait d'autant moins important lorsqu'on sait que la minorité juive aux États-Unis représente seulement 2 % de la population globale.

Cependant, il est intéressant de remarquer que Ronald Reagan et George W. Bush sont les candidats républicains qui auront convaincu le plus de juifs lors des élections présidentielles depuis Eisenhower. Or, nous verrons avec F. Fukuyama que ce sont deux présidents américains appréciés du mouvement néo-conservateurs.

Pour finir, André Kaspi avance que l'électorat de Bush, principal soutient d'Israël aux États-Unis, est en fait composé pour l'essentiel de la branche la plus radicale des conservateurs classiques, très religieuse et adepte de millénarisme (croyance selon laquelle le Christ va revenir lorsque, entre autre, le peuple juif sera réuni en terre sainte) et non de juifs néo-conservateurs.


Le "lobby juif" serait donc bien une réalité mais au même titre que de nombreux autres, puisque ce type de pratique politique est très courante aux États-Unis. Son influence est donc limité naturellement par la structure du jeu politique américain et sa branche néo-conservatrice est loin de représenter la majorité de cette communauté.








II. Fondements idéologiques.


A) Strauss : notion de "régime" et interprétations douteuses.


Après avoir présenté les premiers néo-conservateurs et leur "parcours politique", F. Fukuyama consacre une partie de son ouvrage à Léon Strauss, aujourd'hui souvent associé aux néo-conservateurs. On lui reproche notamment d'être le théoricien inspirateur de la guerre en Irak par le biai de ses supposés disciples au sein de l'administration Bush. D'origine juif-allemande, ce philosophe est connu dans sa discipline pour ses thèses sur le droit naturel et sa critique du relativisme. Ici, nous nous intéresseront avec F. Fukuyama, à sa définition du "régime", à partir de quoi nous tenteront de répondre aux accusations évoquées plus haut, accompagnés par un texte de Corine Pelluchon.


Léo Strauss, très inquiet de la "crise de la modernité" (ou "crise du droit naturel moderne") qu'il pressentait, s'est employé, tout au long de son œuvre, à déterminer les "bases philosophiques" qui manquaient selon lui à cette nouvelle ère de pensée politique. Pour ce, il étudiera paradoxalement les auteurs classiques que sont Platon Thucydide ou encore Maïmonide, de façon à reconstruire une "explication rationnelle de la Nature"(*) qu'il puisse confronter ou mettre en relation avec la politque contemporaine. Il critiquera alors le relativisme qui, selon lui, ne mène qu'au nihilisme, nous en reparlerons avec Allan Bloom. Ce qui nous intéresse ici est son approche (ou plutôt son analyse de l'approche de Platon ou d'Aristote) de la notion de "régime". F. Fukuyama explique qu'ils comprennent "le terme de <<régime>> non pas au sens moderne, comme un ensemble d'institutions formelles et visibles, mais plutôt comme un mode de vie dans lequel les institutions politiques formelles et les habitudes informelles se modèlent constamment les unes les autres"(*).

En effet, Strauss considère le "régime" comme partie intégrante d'un peuple, avec une sorte de relation de cause à effet réciproque. C'est-à-dire que le régime fait du peuple ce qu'il est en terme de croyances, d'habitudes politiques et culturelles, de modes de pensée et vice et versa : c'est le peuple, avec toutes les caractéristiques énoncées ci-dessus, qui fait son régime tel qu'il est. C'est précisément cette analyse particulière du "régime" qui aurait été reprise par l'administration Bush pour justifier la guerre en Irak. L'idée serait qu'en forçant un changement de régime en Irak, en instaurant une démocratie à la place de la dictature, les mœurs et habitudes politiques des irakiens s'en verraient changées miraculeusement...

En fait, une partie seulement de l'analyse de Strauss aurait été prise en compte (si l'on admet que les justifications de cette guerre en sont inspirées) et ne serait gardée que l'idée selon laquelle les institutions politiques, les lois, bref, le régime politique, fait le caractère du peuple. Plusieurs problèmes se posent alors: il manque le second pendant de la thèse de Strauss puisque le peuple n'aura pas "fait" son régime et une théorie appliquée partiellement a peu de chances d'être valide. D'autant qu'il faut des décennies pour que ce "caractère national" se forge à l'image de son régime, et le peuple irakien, selon cette même théorie, est imprégné dans sa chair, dans ses traditions, du régime totalitaire dont il est supposé être esclave.

Ainsi, l'administration Bush a-t-elle mal interprété la théorie straussienne à laquelle on prétend qu'elle adhère? Ou bien cette administration n'aurait elle pas finalement rien à voir avec Léo Strauss.


Corine Pelluchon s'est intéressé à ces questions dans un article clairement intitulé "Léo Strauss et George W. Bush"(*). Elle confirme notre réflexion sur la notion de régime entendu par le philosophe comme "une idée régulatrice et non une réalité" et explique que "le meilleur régime ne peut être imposé" puisqu'il n'est pas "une réalité incarnée par un État", il fait en quelque sorte partie intégrante de la nation, des citoyens. Plus simplement, Strauss faisait un constat des conséquences d'un régime sur les caractéristiques de son peuple et vice et versa mais critiquait volontiers les hommes rêvant d'imposer un régime (par la révolution ou la guerre) pensant qu'il est le meilleur, qu'il est donc bon pour le peuple, sans se soucier des "circonstances", c'est -à-dire des "coutumes et de l'état d'esprit lié aux différents pays". Mais avant même cela, elle repère l'anti-libéralisme de Strauss, incompatible avec les opinions politiques du président américain. En effet, Corinne Pelluchon écrit que "Strauss (...) souligne l'imposture qui accompagne l'idéal d'une société mondialisée qui prétend travailler à la prospérité (de tous) et à la paix", idéal qui est largement soutenu par l'administration Bush, voire invoqué en justification des guerres menées au Moyen Orient.

Finalement, nous comprenons que Strauss serait en désaccord avec la politique étrangère américaine menée depuis le 11 Septembre, mais cela ne nous assure en rien que celle-ci n'a pas tout de même été inspirée par le philosophe. Marx aurait surement eu plus que des choses à redire sur les régimes communistes qui ont vu le jour, ne sont ils pas néanmoins nés de son œuvre?



B) Wolfowits, Bloom et Wohlstetter.



Reste que selon F. Fukuyama, le rapprochement de la politique étrangère de Bush avec la pensée straussienne est dû à la présence de Paul Wolfowits au gouvernement, en tant que sous-secrétaire à la Défense. Il fut l'étudiant de Strauss, puis d'Allan Bloom (lui même ancien élève du philosophe), ce qui le différencie d'un simple néo-conservateur et le rend responsable de "l'influence Straussienne" que subirait la politique américaine.


Précisons qu'Allan Bloom aurait été fidèle à l'héritage de son professeur dans la mesure où ses travaux sur le relativisme restent dans la continuité des thèses de Strauss. Claude Rochet(*) le montre bien lorsqu'il met en relation la thèse soutenue par Bloom dans son livre The Closing of the American Mind et les mots de Strauss : Bloom dénonce "le postulat: on ne doit pas contester les valeurs d'autrui." de même que Strauss pense que"cette <<tolérance obligatoire>> imposée par le relativisme est en fait (...) un <<séminaire d'intolérance>>". Cependant P. Wolfowits n'aurait été son élève que peu de temps et F. Fukuyama désigne plutôt Albert Wholstetter comme faisant partie de ses principaux inspirateurs.


Alors si Wolfowits joue un rôle dans la politique étrangère de l'administration Bush, nous nous devons de comprendre quel est l'orientation politique de son maitre à penser. Ce que nous pourrions retenir d'Albert Wohlstetter est la "vue terriblement pessimiste et méfiante à l'égard de l'Union Soviétique" qu'il partageait avec les premiers néo-conservateurs et surtout sa "conviction que les régimes influaient sur la politique extérieure". F. Fukuyama le dit lui-même, c'est un point de vue hérité de Strauss puisqu'il est adopté par ses "disciples".

En effet, cette "conviction" s'inscrit dans le prolongement de l'idée straussienne du régime. Wohlstetter pense donc que si le régime influe sur le "caractère national" conditionnant un certain type de politique intérieure, il en sera de même avec le comportement de cette nation dans les relations internationales. Mais Wohlstetter se détache de la pensée straussienne très clairement avec des idées plus proches des néo-conservateurs de l'administration Bush. C'est sans doute son métier de logicien en mathématiques qui l'a fait s'intéresser au problème du nucléaire. Il pensait notamment que l'évolution technologique dans ce domaine, à l'origine des frappes "chirurgicales", permettrait aux États-Unis des interventions militaires "rapides", "faciles à envisager" et "propres". Dans les faits, il est vrai que la précision grandissante des bombardements américains aura minimiser les conséquences d'une guerre classique, mais c'est justement ces expériences réussies qui "ont engendrer l'illusion que les interventions militaires seraient toujours aussi <<propres>> ou aussi peu coûteuses". Or, il faut prendre en compte quel type de guerre sera menée, dans quelles conditions, pour quelles raisons, etc. Et c'est ici que les thèses de Strauss sont oubliées ou perverties puisqu'envisager d'instaurer une démocratie à la place d'une dictature avec ce type d'intervention militaire est presque dénué de bon sens aux yeux du philosophe. Il est fait abstraction de l'attachement du peuple à ses coutumes, ses mœurs, toutes découlant du régime en place. Une guerre, qui plus est presque "téléguidée",ne peut être le moyen approprié pour le type de fin qui est revendiquée dans le cas de la guerre en Irak, et la réalité l'a démontré(*).


C) Réalisme, nationalisme et néo-conservatisme: entre rapprochement et contradiction.


Cependant, la "révolution technologique brillamment prévue par Wohlstetter" n'est pas le seul facteur qui a conduit les États-Unis à attaquer l'Irak. D'après F. Fukuyama nous comprenons qu'à partir des années 1990, les néo-conservateurs, se sont plus ou moins désintéressés des problèmes de politique intérieure et se sont réunis autour d'un "programme <<néo-reaganien>>"(*). En effet, leurs principaux se situaient alors autour de la politique extérieure et de la place des États-Unis dans le "système-monde"(*). Il semble que cette démarche s'est crée en réaction, voire en opposition au réalisme de Henry Kissinger. Nous allons donc tenter de définir la politique extérieure néo-conservatrice en comparaison avec le réalisme et établir les relations qu'elle entretient avec d'autres idéologies telles que le nationalisme et l'idéalisme.


Selon F. Fukuyama, les néo-conservateurs ont pensé leur type de politique extérieure en opposition avec le réalisme, notamment celui d'Henry Kissinger dans son approche de la guerre froide et de l'Union Soviétique. Il pensait que le communisme stalinien était un régime comme un autre duquel il fallait s'accommoder au mieux dans le respect de la "souveraineté externe" de chaque État, vison effectivement réaliste. Nous pouvons reconnaître facilement que les néo-conservateurs sont très attachés aux valeurs morales qui doivent selon eux diriger la politique extérieure d'un pays alors que les réalistes les rejète complètement. L'historien E. H. Carr, comptant parmi les premiers réalistes, pensait d'ailleurs que dans les relations internationales "il n'existe pas de principes moraux absolus"(*). De leur côté, Kristol et Kagan luttaient pour le soutient "des intérêts américains et des principes démocratiques libéraux" et "contre les manifestations les plus extrêmes du Mal humain". Cependant, les néo-conservateurs partagent avec les réalistes le rejet du droit international et de tout type d'institutions supranationales ou intergouvernementales. F. Fukuyama écrit d'ailleurs que la "tradition (américaine) d'internationalisme libéral (...) était totalement absente des programmes néo-conservateurs"(*). De même que P. Senarclens et Y. Ariffin expliquent dans leur ouvrage La politique internationale, que les premiers réalistes s'accordent autour "d'un même rejet de l'idéalisme, terme qu'ils emploient pour désigner péjorativement les divers courants internationalistes, en premier lieu le système de sécurité collective institué par le Pacte de la SDN"(*).

Ainsi, le "néo-reaganisme" semble s'inspirer de l'idée réaliste selon laquelle les relations internationales doivent être soumises à la loi du plus fort dans un système proche de l'anarchie où chaque État souverain (puisque dénué de "supérieur commun") se bat pour défendre ses intérêts et augmenter sa "puissance". Pourtant, convaincus que les États Unis, en tant que la plus grande puissance mondiale, se doit de rependre la démocratie et la liberté (telle qu'ils la conçoivent), les néo-conservateurs se détaches clairement du réalisme. Celui-ci voit en ce type de discours un moyen "utilisé avant tout pour facilité l'acquisition du pouvoir". Nous pourrions ajouter qu'il s'agit là d'une sorte de nationalisme, voire d'ethnocentrisme. Les réalistes analysent le nationalisme et dégagent trois principes à son sujet: "les gouvernements invoquent une nation singulière pour légitimer leur souveraineté étatique"; le nationalisme "cultive l'exaltation fanatique des caractéristiques raciales, ethniques, religieuses ou des ambitions conquérantes d'un peuple"; "comme toute idéologie, le nationalisme entretien des illusions: il affirme défendre les valeurs et les traditions populaires, alors qu'il engendre une culture élitaire et centralisée"(*). On reconnait dans ces propos certains aspect du patriotisme exacerbé aux État Unis, de même que la place centrale que tient la religion, jusqu'au Congrès où est prononcé une prière au début de chaque séance, où sur les dollars américains où l'on peut lire "In god we trust". Mais nous parlons là des Américains en général et non des néo-conservateurs en particulier. Pour ce, nous ferons référence à Latour en repérant une analogie entre son analyse des "modernes" et l'idéologie néo-conservatrice.


En effet, dans un article intitulé "Guerre des mondes-offre de paix"(*), il explique entre autres choses que les "modernes" (grosso modo, les occidentaux de l'époque de la colonisation) fort d'avoir découvert "ce havre d'unité et de paix qu'offrent la science, la technique, l'économie", entreprirent de rassembler les hommes autour de la "Nature indiscutable et unifiante" qui en découle. C'est-à-dire que toutes les cultures constituées de l'interprétation de la nature par l'imagination humaine, telles que l'animisme, le totémisme, etc, n'auraient plus lieu d'être grâce à la véritable interprétation de la nature qu'offre la science indiscutable. Des cultures on ne garderait que le folklore et personne ne pourrait plus se disputer à propos de la composition d'une pierre ou de l'origine de la pluie.

Les intentions des "modernes" étaient nobles puisqu'ils avaient pour projet d'unifier les hommes, d'apporter la paix éternelle au monde. Latour écrit d'ailleurs qu'on pourrait "disputer et rejeter <<l'occidentalisation>>,mais <<la modernisation>> est sans contexte le patrimoine de l'humanité". Ainsi, plein de bonne volonté, les "modernes" menèrent des guerres sanglantes aux peuples réticents à se défaire de l'essence même de leur existence.

Nous pourrions aller plus loin dans le texte de Latour, mais nous retiendrons seulement cette dernière idée car enfin, les néo-conservateurs ne semble-t-ils pas nier les moyens dont ils font usages pour rependre leurs principes moraux et leur démocratie? Ils ne font pas la guerre à l'Irak, ils lui apportent liberté et paix, ils la "démocratise", ils rendent le monde plus sûr...











III. Néo-conservatisme "réel"?



Nous avons parlé des premiers néo-conservateurs, de leurs origines, des fondements idéologiques de cette école de pensée, qu'en est-il désormais de ce qui s'approche le plus de la mise en application du néo-conservatisme? André Kaspi nous faisait remarquer que Reagan et Bush fils, en tant que républicains, avaient remportés plus de suffrages que leurs confrères parmi la communauté juive(*). Cela ne semble pas être une coïncidence du fait que F. Fukuyama affirme que la majorité des néo-conservateurs sont juifs. Alors pour comprendre ce qui fait de ces deux présidents américains, les représentants les plus sérieux de la politique néo-conservatrice, étudions de plus près leurs réactions face aux événements majeurs qui ont eu lieu durant leurs mandats : la guerre froide et la guerre en Irak.


A) Reagan/URSS


On a vu précédaient que les idées de Ronald Reagan concernant la guerre froide et le comportement à tenir face à l'Union Soviétique sont à l'origine de la construction de la politique étrangère néo-conservatrice. En effet, cet homme d'État américain considéré comme "l'initiateur d'une <<révolution conservatrice>>"(*), aura certainement été le plus virulent dans ses propos concernant l'URSS. On lui reprocha un "langage moralisateur" lorsqu'il employa le terme "empire du Mal"(*), par exemple.


Reagan était donc partisan d'une politique dure, ne visant pas la survie dans la guerre froide suivant l'idée qu'il fallait s'accommoder des régimes non démocratiques (vision réaliste), mais la victoire représentée par la chute du régime communiste russe. Il était donc en parfait accord avec les néo-conservateurs sur l'idée que la cause de la guerre froide résidait dans le régime non démocratique de l'Union Soviétique et partageait d'ailleurs le même anti-communisme de gauche. C'est précisément ce qui le rapproche clairement des néo-conservateurs : il partage nombre de leurs points de vue politiques mais surtout il a suivi un parcours politique similaire au regard de son passage de gauche à droite(*).


B) Bush/Irak


En ce qui concerne Bush, nous avons déjà commencé d'étudier la question en comparant sa politique aux thèses de Léo Strauss, mais F. Fukuyama nous apporte quelques précisions. En effet, il repère une différence entre les deux mandats du président qui traduirait deux approches différentes de la guerre en Irak.


Ainsi, on nous fait remarquer que dans les premiers temps de la carrière de président de George W. Bush, ses discours officiels tournaient bien plus autour de la sécurité nationale et de la "menace" que représentait le Moyen-Orient soupçonné de détenir des "armes de destruction massive", que de la "démocratisation de l'Irak". Que penser alors de ce soudain engagement moral, au moment où les faveurs de l'opinion publique américaine à propos de la guerre en Irak commençaient à diminuer? F. Fukuyama est "tout à fait certain que George W. Bush croit en ce qu'il dit au sujet (...) du programme de promotion de la démocratie" mais, il en est conscient, le discours du président a perdu de sa crédibilité du fait des promesses non tenues dans cette guerre(*).


Nous retiendrons simplement qu'à partir de son second mandat, Bush fils avait un programme certainement néo-conservateur dans le domaine de la politique étrangère, mais qu'il reste quelques doutes quant aux positions personnelles du président américain.




IV. Francis Fukuyama et les néo-conservateurs.



A) Quatre grands principes(*).


En guise de "bilan", F. Fukuyama dégage "quatre principes ou thèmes de base caractérisant la pensée néo-conservatrice". Le premier, partant de la notion straussienne du "régime", affirme l'idée que la politique extérieure d'un pays doit être à l'image des valeurs qui le caractérisent. Le second donne aux États-Unis des "responsabilités spéciales" du fait de sa puissance inégalée dans le monde et considère qu'ils doivent s'en servir à des fins morales. Le troisième concerne les origines anti-communistes des néo-conservateurs et les rend "systématiquement" pessimiste à l'égard de politiques sociales. Enfin, le quatrième principe les rapproche des réaliste du fait de leur "scepticisme" vis-à-vis des institutions et du droit internationales.


Nous avons abordés tous ces thèmes au cours de nos différentes réflexions autour de l'ouvrage de F. Fukuyama et s'il les regroupe ici, c'est pour montrer que, malgré les nombreuses divergences au sein du courant néo-conservateur, ses membres se retrouvent tous dans ce type d'analyse de la place des États-Unis dans les relations internationales et dans l'orientation globale de sa politique intérieure. Il semble d'ailleurs que ces principes soient ceux qu'affectionne F. Fukuyama et que selon lui les néo-conservateurs récents ont en quelque sorte souillé ces idées en les détournant ou en les utilisant très mal. Il s'attache tout au long de son ouvrage à rappeler que les premiers néo-conservateurs étaient de grands intellectuels qui ont cherché à repenser la politique et les relations internationales au mieux, et semble déçu de ce qu'est devenu ce mouvement nous .


B) Enthousiasme et paranoïa post-guerre froide(*).


F. Fukuyama repère deux phénomènes engendrés par la fin de la guerre froide et qui seraient à l'origine de ce qu'il considère comme les erreurs de la nouvelle génération de néo-conservateurs.


Selon lui, la chute du communisme en URSS, objectif attendu par tous les néo-conservateurs ou néo-reaganniens, n'a pas été analysée avec assez de recul. En fait, il explique que deux réactions étaient recommandables face au "miracle" que fut cet événement d'après l'auteur : être encouragé par la situation et redoubler d'effort pour diffuser cet élan démocratique dans d'autres pays ou bien "remercier le Seigneur pour cette chance extraordinaire, d'empocher les gains et de réfléchir sur le caractère unique de ce qu'on vient de vivre". Il semble que cette réflexion ai manqué à certain néo-conservateur qui se serait laissé emporter par leur enthousiasme, se mettant à croire que la démocratisation des autres régimes autoritaires ou totalitaires se ferait alors toujours aussi simplement et "sans coup de feu" que dans le cas soviétique. C'est le premier phénomène que F. Fukuyama donne comme facteur des erreurs futures de certains néo-conservateurs.


Paradoxalement le second phénomène décrit par l'auteur se traduit par une sorte de paranoïa des néo-conservateurs. En effet, il nous parle d'une "tendance à surestimer le niveau de menace qui pesait sur les États-Unis" une fois celle du bloc soviétique enrayée. Il paraît que les néo-conservateur aient finalement besoin d'un ennemie à combattre pour donner du sens à leurs idées, ils se tournèrent alors vers la Chine jusqu'au 11 Septembre où un rival bien réel se révéla. Seulement, F. Fukuyama remarque que le groupe terroriste Al-Quaïda fut rapidement assimilé aux "États-voyous" du Moyen-Orient. Mais le problème plus grave que souligne l'auteur concerne les moyens envisagés pour combattre ce nouveau "Mal" et continuer de rependre les principes moraux américains, puisqu'une intervention militaire fut directement présentée comme réponse évidente à cette "menace". C'est ici que les derniers néo-conservateurs bafouent les principes fondateurs de ce mouvement en ne gardant que les objectifs et en oubliant les méthodes préconisées notamment par Léo Strauss.


C) "Le néoconservatisme est devenu quelque chose d'insupportable!"


Nous cherchons dans dernière partie à comprendre la position de F. Fukuyama par rapport aux néo-conservateurs et nous avons déjà pressenti dans son ouvrage que la politique menée depuis le 11 Septembre par l'administration Bush, inspirée par les néo-conservateurs, s'éloigne de la conception qu'il a de cette idéologie. Dans un article parut dans "The Gardian" il va confirmer très explicitement nos suppositions. En effet, dès les premières lignes, il dénonce "les moyens sur-militarisés" mis en œuvre au service des idéaux néo-conservateurs et s'insurge qu'ils aient pu croire "que la démocratie arriverait vite et sans douleur en Irak". Il réaffirme également que l'explication de ces fautes réside dans la fin "si particulière" de la guerre froide. Cependant, si F. Fukuyama "ne peut plus supporter" ce qu'est devenu l'idéologie néo-conservatrice et l'image qu'elle renvoie aux européens notamment, il reste fidèle aux principes fondateurs de celle-ci. Il préconise donc dans cet article la recherche de nouvelles idées sur la place que peuvent occuper les États-Unis dans le monde, sur la manière dont ils peuvent regagner la confiance des autres pays déçus par sa conduite jugée trop arbitraire et unilatérale et de cesser de croire que le problème du terrorisme sera réglé avec la démocratisation du Moyen-Orient.





Pour conclure nous préciserons que D'où viennent les néo-conservateurs? n'est que l'extrait du livre America at the Crossroads, Democracy, Power and the Neoconservative Legacy (non traduit intégralement en français), ce qui est regrettable puisque l'ouvrage paraît tel quel peu précis, manquant d'arguments. D'autant que si F. Fukuyama cherche à nous réconcilier avec les néo-conservateurs, il devrait commencer par cesser de les critiquer ou de nous donner matière à les critiquer...Cependant son éclairage sur les "racines" de ce mouvement est très instructif et montre bien que les néo-conservateurs récents ont mal utilisé l'héritage idéologique de leur formation politique.



 

 

 

 



Par Marion Roussey - Publié dans : Relations internationales
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Dimanche 18 janvier 2009 7 18 /01 /Jan /2009 00:13
 

 

"L'Union Européenne est un objet politique non identifié", selon la célèbre

formule de Jacques Delors (président de la commission européenne de 1985 à 1995), qui soulignait déjà une difficulté certaine à la classification de l'U.E. dans un modèle de construction existant. Et s'il on interroge le site officiel de l'Union, on apprendra qu'elle est "l'association économique et politique de 27 États appartenant au continent européen". S'agirait-il donc d'une simple organisation internationale? Difficile à croire lorsqu'on repense à la naissance de l'Union européenne, aux aspirations de ses "pères fondateurs".

En effet l'Europe est née dans un monde où les États-Unis construisait voire consolidait leur place d'hégémonie sur le "système monde" et où la guerre mondiale avait par deux fois profondément blessé l'Europe. Ainsi le 9 mai 1950, quand Robert SHUMAN prononce son discours et fait référence aux "États-Unis d'Europe", l'on commence à saisir le réel objectif de départ : faire de l'Europe une fédération forte et ne craignant plus la guerre. D ailleurs, les premiers traités (ceux de Paris en 1951-52) mettant en place la CECA et programmant la CED oriente clairement la future Union sur une voix supranationale et politique. Jean MONNET dira en ce sens et en sa qualité de président de la Haute Autorité de l'époque (13 août 1952) qu'il y voit "l'ébauche d'un État fédéral".

Mais l'échec de la CED et les traités de Rome, cette fois plutôt axés sur l'économie que le politique, amènent à renouer avec la coopération intergouvernementale. Et à l'heure de l'Europe des 15, le rôle important des États membres dans la gestion de l'Union Européenne ne permet plus la référence au modèle de fédération américain mais il est pourtant clair que le processus d'intégration à dépassé celui d'une confédération. Jacques DELORS envisage alors une "troisième voix" en parlant de "fédération d'États-Nations", un fédéralisme typiquement européen dans lequel la coopération intergouvernementale serait développée.

Ainsi, nous porterons notre réflexion sur ce modèle de "fédération intergouvernementale", puis nous nous pencherons sur le problème principal qui se pose lorsque l'on cherche à définir l'Union Européenne : l'absence de gouvernement fédéral démocratique et légitime.






I. FEDERALISME INTERGOUVERNEMENTALE.



On pourrait commencer par définir une fédération comme un mode d'organisation dans lequel chacun des membres dispose d'une large autonomie et délègue certains de ses pouvoir à un organisme central. Les membres participent collectivement et non individuellement aux décisions et les compétences législatives, juridiques et administratives sont partagées entre un gouvernement fédéral et des gouvernements de collectivités ou d'États fédérés. Enfin, une fédération est fondée sur une constitution.

Maurice CROISAT ( auteur de L'Europe et le fédéralisme. ) ajouterait que ce "mode de gouvernement repose sur une convention (foedus) associant des communautés politiques, séparées et égales, pour agir ensemble tout en demeurant elles-mêmes." Il avance également la notion de "buts communs" et énonce trois principes sur lesquels repose une fédération : "séparation" (répartition des compétences législatives entre les deux niveaux de gouvernement), "autonomie" ("souveraineté limitée" des deux niveaux de gouvernements suivant les domaines), "participation" (communautés fédérés participantes du pouvoir constituant du législatif fédéral).

Nous avons ici brièvement définit ce qui fait la "structure" d'une fédération et nous allons voir que les institutions de l'Union Européenne ne relèvent pas du fédéralisme en tant que tel.


En effet M. CROISAT, reprenant la distinction établie par Carl FRIEDRICH entre structure et processus, montre qu'il manque à l'Union différents critères de définition d'une fédération pour que l'on puisse lui accorder ce titre. Il souligne notamment l'absence de "super-État", c'est-à dire de gouvernement fédéral (point que nous développerons plus loin) mais il observe également que la répartition des compétences entre les deux niveaux de gouvernement dont nous parlions précédemment est loin d'être clairement établie et que l'Union ne dispose pas du pouvoir constituant (lequel reste l'affaire des États membres).

Penchons nous donc, dans un premier temps sur cette répartition des compétences au sein de l'Union Européenne. C'est précisément le fait que les États membres ai délégué un certain nombre de leurs compétences qui différencie l'U.E. d'une simple organisation internationale, mais les seules "compétences exclusives" (transfère intégral des compétences des États membres dans un domaine vers l'Union) accordées au pseudo-gouvernement fédéral relève du domaine commerciale, agricole ou monétaire. Ce n'est donc qu'en matière d'économie que l'Union prévaut, et l'on peut d'ailleurs avancer que les "compétences partagées" (les États membres n'ont transférés qu'une partie de leurs compétences et peuvent ainsi continuer à agir aux côtés de l'U.E.) représentent la majorité des cas. Reste les "compétences d'appui", c'est-à dire lorsque l'U.E. ne fait qu'appuyer une compétence du ressort des États membres (comme c'est le cas en matière de recherche ou de santé publique). Nous pouvons ainsi dire que la répartition des compétences reste très floue, aléatoire et en ce qui concerne les "compétences exclusives", nous avons constaté qu'elles sont trop limitées et à des domaines purement économiques.

Qu'en est-il alors du pouvoir constituant, "la compétence de la compétence"? On peut souligner la nécessité d'obtenir l'unanimité auprès des membres de l'Union pour signer et ratifier un traité. En effet, ce mode d'adoption est explicitement un frein au pouvoir de l'U.E., une marque de la volonté de conserver une certaine souveraineté nationale. Rien de condamnable en soit, seulement pour que le pouvoir constituant soit réellement aux mains de l'Union, celle-ci aurait besoin de plus de supranationalité dans ce domaine, d'autant que plus le nombre de membre augmente et plus il est difficile de faire adopter quoi que ce soit. On pourrait même aller plus loin en avançant que la tendance à faire participer les peuples des États membres à la décision (par référendum par exemple) complique d'avantage la tâche. Encore une fois, cette tendance n'est pas mauvaise en soit puisqu'elle semble émaner d'une volonté plus démocratique, mais il est clair que d'un point de vu fédéral ceci est un problème.

Pour ces raisons principalement, la "structure" de l'Union n'est indiscutablement pas celle d'une fédération. Cependant, il n'est pas exclu que les mécanismes, les "processus" qui sont en marche emmènent l'Union vers une fédération. C'est-à-dire que l'U.E. présente des comportements fédéraux et que de plus en plus elle se transforme et évolue vers une véritable fédération.


Ces processus qui semblent rendre compte de l'évolution de la structure de l'Union, nous amènent à observer en son sein une certaine forme de fédéralisme en construction, un fédéralisme coopératif ou intergouvernemental. Selon M. CROISAT, ce type de fédéralisme est particulièrement remarquable dans les États fédéraux à l'intérieure de l'Union ( Allemagne, Suisse et Autriche ) et ceci expliquerait que la construction européenne se dirige en ce sens. Pour démontrer que l'U.E. est en voie de fédéralisation il porte son analyse sur le droit européen et le développement des politiques communes qu'il qualifie de "quasi-fédéral" puis sur la parlementarisation des instances de l'Union.

Concernant le droit européen, nous retiendrons les trois grands principes qui le caractérisent mais surtout qui le rendent similaire au droit fédéral : le principe d'applicabilité directe et immédiate dans les États membres, le principe de primauté du droit européen par rapport au droit national et enfin celui de l'interprétation uniforme. On reconnait ici le caractère supranationale d'une fédération et l'on peu d ailleurs noter que le principe de primauté du droit européen a, pour cette raison, posé problème à certains hommes politiques (notamment français) attachés à la conservation de la souveraineté nationale.

A propos des politiques communes, nous remarquons que le droit européen a engendré une multiplication de celle-ci, étendant ainsi le domaine d'intervention de l'U.E.. Le mode d'application des décisions en matière de politique commune est analogue à celui d'un État sous bien des aspects, mêmes si cela ne parait pas à première vue.

En effet, dans l'Union l'initiative des lois ou directives par exemple, est exclusivement réservé à la Commission européenne (exécutif), tandis que dans les démocraties occidentales telles que la France, ce pouvoir est partagé entre le gouvernement (exécutif) et le Parlement (législatif). Mais en réalité cette différence n'est que moindre lorsqu'on sait que plus de 80% des lois votées sont en fait d'origine gouvernementale et donc à l'initiative de l'exécutif, tout comme pour l'Union européenne.

Une autre différence relevée peut être relativisée : le Conseil de l'Union (pouvant être assimilé au gouvernement de nos démocraties en ceci qu'il détient l'exécutif) prend les décisions, ce qui correspond au pouvoir du Parlement d'un État lorsqu'il vote les lois. Mais si, a priori, il semble que ce qui appartient à l'exécutif dans l'U.E. est au législatif en France par exemple, on peut tout de même avancer que les ministres (exécutif) peuvent agir sur les décisions du Parlement. Et c'est le cas notamment lorsque les élus d'un parti vote par principe en accord avec la position du ministre qui les représente et lorsque le système d'ordonnance est utilisé (pouvoir restreint mais tout de même existant).

Enfin, on reproche au Parlement européen son caractère presque obsolète (selon les critiques), mais il s'avère qu'au fil de la construction européenne il a obtenu plus de pouvoirs, de compétences (compétences normatives et contrôle politique accrus). En effet le Parlement purement consultatif est devenu en certains domaines co-décideur avec le Conseil de l'Union. Nous abordons alors la question de la "parlementarisation", selon M.CROISAT, résultant d'un "mimétisme" des systèmes politiques de le majorité des pays de l'Union. De plus ce phénomène complique la tâche déjà ardue qu'est la comparaison du modèle de l'U.E. aux différents types d'organisations internationales (fédération, confédération, coopération intergouvernementale).

Cependant, la nationalité européenne qui se construit peu à peu nous remet sur la voie du fédéralisme. En effet, cette nationalité n'est pas encore digne de celle d'un État mais elle est un "symbole" caractéristique du processus de fédéralisation de l'Union européenne. Ce symbole n'est d ailleurs pas le seul, puisque la monnaie et même le drapeau, l'hymne, la fête ou la devise ("Unie dans la diversité") de l'U.E. sont tout aussi significatif du caractère fédéral de celle-ci.

Nous avons repéré nombre de processus dans le fonctionnement de l'U.E. qui la rapproche d'une fédération et ce qui nous permet de la qualifier d'intergouvernementale est la forte participation (à travers le Conseil des ministres et de l'Union notamment) des gouvernements nationaux. En effet, même si l'Union européenne (grâce au compétences partagées entre autres) intervient dans nombre de domaines, la souveraineté des États membres reste forte et par la même la coopération de ceux-ci (l'unanimité reflétant bien ce propos).

L'Union européenne aurait donc des "processus" en avance sur sa "structure". En effet, malgré toutes ses ressemblances avec le système fédéral (qui plus est intergouvernemental), l'Union est dépourvu de l'essentiel (et nous l'avons dit plus haut) : un gouvernement fédéral démocratique et légitime.




II. PROBLEME FONDAMENTAL : ABSENCE DE GOUVERNEMENT FEDERAL DEMOCRATIQUE ET LEGITIME.


Actuellement, trois institutions (principalement mais pas seulement) permettent le fonctionnement de l'Union européenne : le Parlement européen (qui représente les populations des États membres), le Conseil de l'Union européenne (qui représente les gouvernements des États membres) et la Commission européenne (qui représente les intérêts communs de l'Union). Mais ce "triangle institutionnel" ne constitue pas un véritable gouvernement, pas plus que le Conseil européen, "clé de voûte" du système établi par le traité de Maastricht. En effet il est difficile de retrouver au milieu de ce tissu emmêlé d'institutions, de règlements et directives, de compétences partagées... l'ébauche d'un "super-État", d'un gouvernement fédéral et qui plus est démocratique et légitime. L'Union européenne s'est construite par traités successifs, sans charte qui énoncerait ses principes généraux mais à force de petites pierres posées les unes après les autres ("méthode des petits pas"). Et c'est sans doute à la fois le manque de clarté et l'absence de charte, voire de constitution, qui rend difficile la lecture d'un gouvernement européen.

Ainsi, le traité de Nice (2000), ayant échoué à la résolution du problème du poids de chaque État dans l'Union, avait demandé la réunion d'une convention qui aurait pour mission de simplifier l'organisation de l'U.E. et d'écrire dans la mesure du possible une constitution. La "Convention sur l'avenir de l'Europe", réuni entre février 2002 et juillet 2003 en sera l'aboutissement et proposera un texte présenté sous le nom de "traité constitutionnel". Celui-ci ne sera pas ratifié, précisément pour les raisons dont nous parlions plus tôt : le texte devait être signé par tous les États membres, puis ratifié unanimement, mais cette fois les peuples européens, pour certains, furent consultés. Or, les référendums français et néerlandais s'opposèrent au traité qui leur était proposé. On lui reprocha notamment sa qualification de "constitutionnel", polémique puisqu'une véritable constitution doit être écrite par une assemblée constituante élue par le peuple et non par une convention quelconque. De plus, son orientation plutôt libérale alimenta le débats. Cependant ce traité, remanié et renommé, est aujourd'hui en passe d'être ratifié. Alors en quoi le "traité de Lisbonne" peut-il nous aider ou pas à répondre à notre question initiale : L'union européenne a-t-elle tous les attributs d'un État fédéral, sinon accompli, en construction? Nous verrons que l'aspect constitutionnel du traité et les pouvoirs supplémentaires qu'il accorde aux institutions dont nous venons de parler, nous conforte dans l'idée d'une fédération européenne. Mais nous verrons également que le problème de la légitimité reste à résoudre.


Concrètement, le traité de Lisbonne est composé de quatre parties que nous pourrions regrouper en deux types d'écrits. C'est-à-dire que la Partie I (définissant les pouvoirs propres à chaque instance européenne) et la Partie II (charte des droit fondamentaux) sont assimilables à une constitution, tandis que les Parties III et IV (définissant le contenu des politiques menées par l'U.E.) sortent du cadre constitutionnel, se limitent donc à un traité. Ainsi sans être, ni dans sa forme (modalité de son écriture non démocratique), ni dans la totalité de son fond (Parties III et IV), une véritable constitution, ce traité apporte cependant ces grands principes communs qui fondent un État, et redéfini plus clairement les pouvoirs propres de ce qui pourrait devenir un gouvernement européen.

Le Parlement européen et la Commission voient donc leur pouvoir renforcé mais surtout le Conseil des ministres votera désormais à la majorité qualifiée. De plus, le Conseil européen gagne un pouvoir d'impulsion sur l'orientation générale des politiques européennes et passe d'une présidence tournante à une présidence "fixe" (mandat de deux ans et demi). Le poste de président ne sera plus occupé nécessairement par un chef d'État européen, mais par une personnalité sensée représenter l'Union européenne. En somme, les États ont de moins en moins la possibilité de bloquer une décision européenne et l'on notera que le changement capital opéré par ce traité réside dans les nouvelles modalités de vote (fin de l'unanimité).

Cependant la carence démocratique de l'Union européenne est toujours d'actualité et elle commence dès l'écriture de ses lois. En effet, même si le nom de "traité constitutionnel" a été abandonné, il est clair que celui que l'Union européenne est sur le point de ratifier conserve ce caractère, tout en étant dénué de légitimité indispensable à l'adoption par le peuple d'un tel texte. Au delà du fond, plus ou moins apprécié selon les idéologies de chacun, se pose le problème d'une pseudo-constitution écrite sans le peuple, refusée une première fois par les référendums français et néerlandais, puis adoptée par le haut. A la source de l'Union européenne qui se construit encore, ne se trouve que des textes, constitutionnels ou non, mais jamais démocratiques de par leur écriture et leur adoption. L'idée même d'un gouvernement démocratique et légitime est difficilement envisageable à partir de ce constat.


Par Marion Roussey - Publié dans : Relations internationales
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