Partager l'article ! De l'alimentation aux représentations genrées des corps. (suite 2): Beaucoup de féministes (sociologues) partagent cette idée et ...
Beaucoup de féministes (sociologues) partagent cette idée et Nathalie EPRON consacre d'ailleurs un ouvrage entier à la question de la beauté féminine et de son lien direct avec les rapports de force entre les genres1. Son analyse plus actuelle prends en compte le phénomène « métrosexuel » (catégorie d'hommes qui prennent soin d'eux, de leur apparence et utilise des produits cosmétiques jusque là réservés aux femmes et aux homosexuels) tout en différenciant le type de beauté promu pour les hommes d'aujourd'hui et celui toujours en vigueur pour les femmes. En effet, elle nous met en garde en affirmant que cette nouvelle mise en avant de l'esthétique masculine n'est pas un progrès mais plutôt, et encore une fois, un moyen de renforcer la distinction des genre, voire la domination des hommes. Ainsi, elle écrit que « la beauté masculine est une déclinaison plus publicitaire que réelle et [que] même si elle touche à l'image plus globale de la masculinité, nous verrons qu'elle reconduit des stéréotypes de genre au moment où l'histoire occidentale affirme pour acquise la libération des femmes, permettant ainsi le maintient de leur contrôle social par un biais beaucoup plus insidieux ». « L'apparence sexy et agréable que la société exige de plus en plus des garçons (…) ne doit donc pas être conçue comme une féminisation » ni comme le résultat des luttes féministes en faveur de l'égalité des sexes et donc comme une uniformisation des genres. En effet, cette fameuse beauté masculine n'est en aucun cas fragile et douce, elle s'épanouit dans un cadre animal, sauvage, violent et met en avant la musculature et les poils comme symbole flagrant de la force viril dont ils semblent craindre la perte. La puissance masculine est mise en scène dans des publicités au scénario fantasmatique, toujours du domaine de la fiction pure, c'est une « masculinité défensive qui se refuse au changement, qui s'accroche à des valeurs obsolètes » que voit N. EPRON. D'autant que cette virilité exacerbée se construit en face d'une beauté féminine toujours plus érotisée, centrée sur les fesses, les seins, mis en valeur par des vêtements courts, près du corps et de préférence rouge. « La contrainte d'être vue, d'être en vue, c'est-à-dire toujours sous contrôle, rend difficile l'émergence de nouvelles façons d'être, y compris dans le regard que les femmes portent sur elles-mêmes. La femme trop vue (comme la femme cachée) est une femme « non-dite » (…). En d'autres termes, les femmes ont trop de corps pour avoir une tête. Et c'est bien parce qu'on fait et qu'on continu de faire des femmes l'être de la sexualité (c'est-à-dire celui chargé d'exciter le désir : désir des hommes pour le corps des femmes, désir des femmes d'être désirées) qu'elles peinent à se sentir individus capable de concevoir du symbolique ». Elle dit ici deux choses : les femmes et leur corps sont instrumentalisés et mis au service des hommes et de leur désir, mais aussi, la femme, ou plutôt les représentations qu'on en fait, « sature l'espace social » au point qu'il ne reste aucune place pour le réel, « les femmes ne peuvent exercer qu'un pouvoir relatif, factice, contrarié par de multiples obstacles dressés entre elles et le monde ». En bref, l'auteure, de son point de vue féministe, n'envisage la nouvelle exposition du corps des hommes, associée à la mise en valeur d'une certaine beauté masculine que comme une réponse supplémentaire aux bouleversements des rapports entre les sexes, un moyen de pallié à une dévalorisation ressentie de la virilité. On peut envisager une approche moins engagée en admettant, avec Guillaume VALLET2, que les bouleversements dont nous parlions, cette « révolution anthropologique », ont provoqué une sorte d'« angoisse identitaire masculine ».
En effet, le sociologue explique que l'émancipation des femmes, loin d'être une mauvaise chose, demande cependant une redéfinition de l'identité masculine. La virilité étant dévalorisée, une génération d'hommes, élevés par leur père avec une image de la masculinité « traditionnelle » ont du mal à trouver leur place alors qu'on leur demande de nouvelles qualités, souvent issues de la féminité stéréotypée (sensibilité, patience, attention, etc.). La thèse soutenue par G. VALLET consiste donc à penser cette mise en valeur du muscle et de la virilité en général, mais toujours à travers le corps, l'aspect extérieur, comme un moyen de « recouvrer une identité sexuée masculine troublée ». Son article traite à ce propos, du bodybuilding et du danger de cette recherche d'identité dans l'extrémisme sportif. Finalement, un mécanisme assez analogue se produit chez les deux sexes : d'un côté l'émancipation des femmes, leur accès à l'éducation, au travail salarié, bref, à la considération en tant que personne à part entière et dotée d'un cerveau aussi performant que les hommes, a produit une montée de l'intérêt pour les valeurs traditionnelles de la féminité, telles que la beauté, la mode, etc., comme une volonté de garder contact avec le passé, avec une identité familière et de l'autre côté, cette même émancipation des femmes, reléguant, d'un certain point de vu, les hommes au second plan, ou du moins, leur faisant perdre un certain nombre de leurs privilèges et qualités « naturelles » et propres qui leur étaient reconnues, a produit une identité masculine indéfini, qui tente de se retrouver dans le culte de l'apparence, du « paraître viril » dans la même démarche de rattachement au passé rassurant puisque connu, clair et bien défini. Son analyse n'est pas contradictoire avec celle de Nathalie EPRON, l'auteur y ajoute seulement l'origine psychologique, du côté masculin, de l'effet déjà décrit par notre féministe. Il s'agit de tempérer ses propos, en suggérant que le passage d'une société « androcentrique » à une société qui tend à l'égalité des sexes, pose des problèmes identitaires qui peuvent provoquer des troubles psychologiques.
Nous l'aurons compris, la question a priori anodine que nous posions est lourde de sens et ramène sans cesse au clivage homme/femme ou masculinité/féminité. Pour revenir aux étudiants entretenus à l'université Paris VIII, nous verrons que la confrontation des deux sexes sur des questions de nourriture, de diététique et par la même d'esthétique corporelle révèle la réelle, active et bien actuelle prégnance des stéréotypes de genre. Nous allons donc analyser l'entretien simultané de Pauline et Farouk dont nous vous proposons d'abord un extrait :
[Je viens d'interroger Pauline en présence de Farouk, elle m'a parlé de ses habitudes concernant le déjeuné à l'université, elle ramène des plats qu'elle cuisine à l'avance dans des tuperwar...]
Bon, et toi Farouk?
Farouk : Bah moi, bah moi, bah écoute je ne saurais pas m'exprimer aussi facilement que l'a fait ma collègue de ce qu'elle pense sur la bouffe (rire) mais bon grosso modo moi j'passe mon temps à manger à la fac...bon j'mange à la fac, j'mange un peu au resto U, bon la bouffe au resto U c'est équilibré mais sans goût, euh...sans goût...c'est bien, c'est sympa au moins du point de vu euh...c'est un prix attractif, donc concernant le prix bah oui c'est un prix étudiant mais bon après les plats c'est euh...ils essaient de diversifier les plats c'est déjà pas mal mais c'est sans goût, personnellement.
Donc si tu manges des patates c'est bon mais c'est pas bon pour toi, et si tu manges des légumes c'est bon pour toi mais c'est dégueulasse, c'est ça?
Farouk : Hum, hum, c'est ça! Et donc on est obligé de se nourrir, c'est une question de nécessité, sinon euh...si j'ai un peu le temps j'essaie de manger dans les snack qui sont à côté ou dans les p'tites sandwicheries qui sont proposées au sein de la fac...euh voilà moi je suis pas comme une fille, généralement les garçons ils ne préparent pas de tuperwar! (rire) Il font en sorte de...
Pauline : J'vois pas l'rapport!
Farouk : Bah si!
Pauline : Tu pourrais préparer tes grillades le matin euh tu pourrais...
Farouk : bah une fille elle a plus de temps pour faire ça! Un garçon bon voilà il a pas...
Pauline : ah bah bien sûr une fille elle se lève une heure avant...(ironie)
Farouk : Bon! Concernant les plats bon bah c'est vrai qu'on mange pas énormément de légumes hein, je cherche pas vraiment les légumes, même si c'est bien, mais euh nous on est plutôt des mecs donc on préfère plutôt la viande!
Pauline : Ohlala, c'est grave!
Non, non mais ça m'intéresse, vas-y tu peux dire c'que tu penses.
Farouk : Et donc moi j'pense, à mon avis, les mecs recherche plus la viande, les plats chauds et euh...la viande, voilà!
Et euh...j'vous pose la question à tous les deux...quand vous mangez, vous pensez à votre aspect physique?
Pauline : Non. Pas à la fac du moins. A la fac, j'pense : "Est-ce que ça va me tenir au ventre jusqu'à 21h?" si je finis à 21h, "jusqu'à 18h?" si j'finis à 18h, enfin voilà..."Est-ce que j'vais devoir me racheter un snickers entre temps?", "ça va m'coûter encore 1 euro" ou "Est-ce que je vais pouvoir rentrer chez moi me faire euh..." parce que concrètement quand tu rentres d'une journée à la fac t'as faim! Les sandwichs ils nourrissent pas.
Donc le "ratio" c'est "tenir le plus longtemps possible avec ce que je vais avaler", c'est ça?
Pauline : Hum, exactement, c'est euh...rentabiliser entre le prix et euh...c'que j'avale et le temps que j'vais y passer quoi.
Farouk : Alors nous, enfin j'pense pour les mecs, l'essentiel c'est de euh...remplir son estomac, j'pense que les mecs préfèrent plus manger des sodas et euh...des snickers, mars, tout ça euh...tu vois?
Pauline : (rire)
Farouk : Non mais c'est vrai en plus! Et euh...franchement le temps pour manger des p'tits plats en salade et tout c'est pas vraiment notre truc! Euh...comment te dire, je sais pas.
Mais est-ce que toi...enfin Pauline me disais que c'était une priorité pour elle de manger, pour toi c'est comment?
Farouk : Non personnellement moi c'est plus les boissons, moi ça m'fait tenir les boissons, c'est pas vraiment une priorité pour moi, j'peux tenir jusqu'à 18h pour manger, par contre dès que je suis en cours les canettes ça s'enchaîne quoi. Mais par contre à 18h c'est direct un snack ou un truc à...c'est direct un truc gras! Alors après question sport, alors là franchement, ils encouragent pas du tout! Parce que déjà les activités c'est pas qu'elles sont pas...qu'ils nous proposent pas mais euh...voilà du point de vu physique c'est pas si facile d'essayer de mettre en corrélation les cours...le sport, essayer d'faire une activité physique en gros et euh, bon comme on est jeune on est arrogant et bon on pense qu'on est assez sportifs comme ça, et comme on bouge beaucoup, avec les cours, on passe énormément de temps à bouger...
Pauline déclare ne pas se soucier de la diététique, du moins « pas à la fac » et oriente son comportement alimentaire en fonction de ses besoins énergétique dans le cadre de sa journée de cours, elle veut « tenir », elle cherche à optimiser sa condition physique pour être dans de bonnes conditions de travail. Farouk semble avoir les mêmes critères de choix et pourtant, dans son discours, sa priorité reste de se différencier de Pauline. En effet, dès ses premiers mots, il annonce qu'il ne s'exprimera pas aussi bien que sa camarade, tout en faisant des efforts de vocabulaire par la suite (« un prix attractif », « les p'tites sandwicheries proposées au sein de la fac », « mettre en corrélation les cours...le sport »). Par la suite, il insistera sur le fait qu'il n'est pas « comme une fille » et parlera au nom des « garçons » en utilisant peu la première personne et en multipliant les « on », les « nous on ». Il est intéressant de remarquer qu'il se sent appartenir à un groupe social, « les garçons » et cherche à le défendre, à le représenter. Il s'affirme et ne se laisse pas interrompre par l'indignation de Pauline face à ses propos, il ignore ses interventions continue son discours, sûr de lui et de sa véracité. Difficile de déterminer s'il pense réellement que filles ont « plus de temps » pour se préparer à manger, que les garçons préfère la viande, ou s'il joue un rôle, s'il tente simplement d'affirmer sa masculinité face à deux femmes (Pauline et moi-même) en exagérant, en caricaturant ses positions, jusqu'à parler de sport. En effet, il aborde ce sujet sans aucune demande de ma part, et semble se justifier de ne pas en faire, expliquant que l'université n'encourage pas assez les étudiants à pratiquer une activité physique, que les jeunes sont trop « arrogant »... Le sport semble faire partie des critères de la virilité qu'il veut afficher et on croirait presque qu'il culpabilise de ne pas correspondre parfaitement à cette figure idéalisée qu'il défend. On retrouve ici la thèse de Guillaume VALLET et on pourrait alors penser que Farouk3 cherche à paraître viril, tel qu'il le conçoit ou tel qu'on lui a enseigné (imitation du père par exemple), à défaut de pouvoir l'être. Judith BUTLER4 verrait ici une illustration de sa théorie sur le genre comme une performance, un jeu de rôle implicite que chacun de nous s'applique à jouer chaque jour. Farouk déclare « nous on est plutôt des mecs », introduisant ce « plutôt » comme un aspect normatif qui régulerait les comportements et déterminerait ceux qui sont acceptables et les autres. Le « plutôt » renvoie ainsi à une sorte de fourchette de comportements acceptables, allant du très viril au simplement masculin. Ainsi, le comportement alimentaire serait bien un comportement genré, sinon dans les faits, dans les esprits. On se rappel la « salade » de Sarah, qu'elle rejetait en tant qu'aliment féminin, ici on a la « viande » comme démonstration de la virilité masculine.
Pour conclure, nous pourrions avancer que les comportements alimentaires réels des étudiants de l'université Paris VIII sont très peu influencés par le genre, mais qu'en revanche, l'imaginaire collectif garde plus que des traces du clivage homme/femme et continue de produire des effets : socialement, une femme « ronde » subit plus de pression qu'un homme. « Les uns séduisent parce qu'ils sont, les autres parce qu'elles paraissent »5et l'homme « reste le plus souvent celui qui regarde, une femme encore celle qui est regardée »6. La socialisation joue un rôle majeur dans la persévérance des stéréotypes de genre et semble lointain le temps où les parents élèveront leurs enfants sans distinction de sexe.
1Nathalie EPRON, Entretenir la beauté comme un mensonge, Réflexion sur le partage des pouvoirs, Édition Terre d'éclat, 2006.
2Guillaume VALLET, « Corps performant bodybuildé et identité sexuée masculine : une congruence ? », in Interrogations, n°7. (http://www.revue-interrogations.org/article.php?article=147)
3Farouk est d'origine maghrébine et nous n'avons pas le temps de développer ce point mais il est possible que sa socialisation, son éducation, ai renforcé sa vision stéréotypé des rapports entre les sexes et surtout de la masculinité comprise comme virilité (carnivore et sportif donc fort).
Voir Daniel WELZER-LANG, « Virilité, émigration et post-colonialisme », Virilité et virilisme dans les quartiers populaires en France, in VEI Enjeux, n°128, mars 2002 (http://www.cndp.fr/RevueVEI/128/01003211.pdf)
ou Julien MOUFFRON, « Compte rendu critique de l'article de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, « Jeunes ouvrier(e)s à l'usine. Notes de recherches sur la concurrence garçons/filles et sur la remise en cause de la masculinité ouvrière », Travail, Genre et Sociétés, n°8, nov. 2002, p. 73-103. » (http://julienmouffron.over-blog.com/article-25939221.html) pour une première approche.
4Voir notamment Judith BUTLER, Trouble dans le genre, Paris, Édition La Découverte, 2006.
Cependant on peut lire également Défaire le genre, Paris Edition Amsterdam, 2006.
Ou regarder le documentaire de Paule Zajdermann, réalisé en 2006 : « Judith Butler, philosophe en tout genre », diffusé sur Arte. (http://www.dailymotion.com/relevance/search/judith%2Bbutler/video/x2rr56_judith-butler-1_events)
5Nathalie EPRON, Entretenir la beauté comme un mensonge, Réflexion sur le partage des pouvoirs, Paris, Édition Terre d'éclat, 2006, p.100.
6Nathalie EPRON, Entretenir la beauté comme un mensonge, Réflexion sur le partage des pouvoirs, Paris, Édition Terre d'éclat, 2006, p.118.
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