Samedi 17 janvier 2009 6 17 /01 /Jan /2009 23:57
 

Parmi les soucis du quotidien de l'étudiant, on trouve en bonne place le moment de se nourrir. Entre coût, temps et qualité, les repas à l'université ne ressemble que de très loin aux prescriptions désormais omniprésentes des nutritionnistes et autres diététiciens en matière d'équilibre alimentaire, de santé voire d'esthétisme.

Nous avons donc cherché à comprendre comment mangeaient les étudiants à l'université, dans le but de déterminer les causes et les origines de leurs comportements alimentaires. Dans un premier temps nous verrons quelles sont les priorités de ces jeunes lorsqu'ils choisissent la composition de leur déjeuné, quelle valeur ils accordent au fait de manger, particulièrement dans le cadre d'une journée de cours. Dans un second temps, nous tenterons d'introduire la notion de genre dans le comportements alimentaires, ainsi nous nous demanderons s'il existe un lien entre les habitudes en matière de nutrition et le genre, mais surtout comment un tel lien pourrait exister.

Ainsi, et à l'aide de plusieurs entretiens menés à l'université Paris VIII avec divers étudiants (âges et sexes différents), nous esquisserons une étude presque ethnologique puisque culturelle, des pratiques alimentaires du groupe social « étudiant » pour nous diriger ensuite vers une étude plus sociologique et en l'occurrence de sociologie du genre, afin de souligner le poids de préjugés érigés en normes et encore très actifs à propos des femmes et de leur corps (femme faible, gracieuse, légère, etc.).




Plan :


  1.  
    1.  
      1. Comment mangent les étudiants?

         

        Intro : Claude GRIGNON, Le temps de manger.

→ qualité, prix, quantité (entretiens + Claude GRIGNON, La vie matérielle des étudiants)



  1.  
    1.  
      1. Des comportements alimentaires genrés?

         

        Intro : Paola TABET, corps/outils.

→ entretien avec Sarah+Pierre-Emmanuel SORIGNET, danse classique.

→ Rossella GHIGI, Autour d'une histoire de la cellulite.

→ Nathalie EPRON, beauté et domination masculine.

→ Guillaume VALLET, crise identitaire chez les hommes modernes?

→ entretien de Farouk.



Conclusion.













  1. Comment mangent les étudiants?



« Dans nos sociétés, les éléments chronologiques et les éléments non-chronologiques des usages relatifs au repas sont en rapport étroits les uns avec les autres. L'heure à laquelle on déjeune ou celle à laquelle on dîne, le temps que l'on consacre aux différents repas, l'ordre dans lequel ceux-ci se succèdent au cours de la journée, leur fréquence, la répétition quotidienne de cet horaire, ses variations au cours de la semaine ou de l'année, sont inséparables des lieux où les repas sont pris, de la compagnie dans laquelle on les prends, des activités et des contextes sociaux entre lesquels ils servent de séparateurs et de transitions, de leur composition, de l'importance et de la signification qu'on leur accorde, du nom qu'on leur attribut,etc. Ces règles implicites se présentent spontanément à la réflexion savante comme des traits de culture plutôt que comme des usages sociaux. (…) Mais une approche exclusivement anthropologique ne permet pas de comprendre comment un modèle culturel parvient à se constituer et à se maintenir dans une société complexe et conflictuelle; elle laisse échapper les enjeux économiques et sociaux (...) »1. Ce sont les mots de Claude GRIGNON, tirés d'un ouvrage intitulé Le temps de manger et dans lequel il écrit un chapitre sur le modèle français des repas. Cette introduction représente bien ce que nous voulons montrer dans cette première partie, l'idée que se nourrir ne relève pas seulement de la nature mais plutôt de la culture, de la socialisation2, du contexte économique, des contraintes diverses liées au travail, aux études, à la précarité, à l'isolement, etc.


A Paris VIII, les étudiants entretenus, filles et garçons entre 20 et 25 ans, sont assez unanimes : ils mangent peu au restaurant universitaire (CROUS) et la composition de leur déjeuné se résume en deux mots, gras et consistant si possible. En effet, même si certains tentent de se préparer des « casse-dalles » chez eux, afin de manger moins cher et plus équilibré à l'université, ils admettent rapidement que la réalité les rattrape et que bien souvent, ils achètent au « snack » un sandwich, une pizza, voire une pizza dans un sandwich (« pain-pizza ») faute de temps ou bien de désir de consacrer du temps à cette tâche. Ils s'accordent également tous pour dire que ce repas ne leur convient pas, soit parce que leur poids les préoccupent, soit parce que ces sandwichs ne leur permettent pas de « tenir » toute la journée, ou encore parce qu'au bout de quelques années à l'université ils ne supportent plus jusqu'à « l'odeur du panini »! Cependant ils divergent sur leurs approches du repas à l'université, sur ce qu'il représente pour eux, sur leur idéal d'un déjeuné réussi.

En effet, le soucis quotidien de Sarah lorsqu'arrive le moment de manger réside dans le prix et dans la qualité de ce qui lui ai proposé (« ce que tu manges c'est de la "mal-bouffe", c'est abusé, enfin genre le "pain-pizza" voilà quoi! Une pizza, dans du pain, avec de la mayonnaise, le truc un peu hard core quand même! Et puis c'est super cher donc voilà c'est un peu compliqué quoi...c'est un peu compliqué puis c'est un peu dégueu! »), tandis que pour Adrien il s'agit plutôt de quantité et de rapidité («  T'as une idée du critère que tu mettrais en premier pour un repas à la fac réussis? Bah...me remplir le bide en vitesse...un truc gros mais rapide à avaler...c'est un peu ça ouai...les prix sont pas exorbitants, bon ça dépend quoi, mais c'est pas super cher donc ça me dérange pas »). Ainsi,nous pouvons déjà avancer que la manière de manger des étudiants de Paris VIII est parfois en désaccord avec leurs aspirations. La plupart déjeunent au fastfood, mais ils n'y vont pas tous avec les mêmes préoccupations et le même plaisir. Nous ajouterons donc que leur pratiques alimentaires ne dépendent pas seulement de leur volonté, mais aussi d'un certain nombre de facteurs extérieurs, de conditions liées au temps qu'ils ont pour manger, à leur statut social (plus ou moins aisés), et bien d'autres que nous aborderons ci-après.

En somme, la composition du déjeuné des étudiants est un compromis entre ce qu'ils veulent manger et ce qu'ils peuvent manger. Par exemple, Pauline considère que les sandwichs ne la nourrissent pas, ils lui font « mal au ventre » mais elle n'a pas le temps de manger au restaurant universitaire et préfère, comme Adrien, être libre de manger avec ses amis dans un lieu choisi. Elle fait donc l'effort de préparer ses repas à l'avance et de les emmener dans ses fameux « tuperwar ». Nous pouvons aussi relever ses propos quant au grignotage intempestifs des étudiants qu'elle juge « monomaniaques ». Selon Pauline, le fait d'être assis une bonne partie de la journée, de n'avoir que de courtes pauses, pousse l'étudiant à occuper ses temps libres par la consommation irraisonnée et compulsive de divers produits sucrés tels que les sodas, les barres chocolatées, les bonbons, etc. En effet, tous les jeunes entretenus on déclarés acheter (ou emporter à l'université) des gâteaux, du café, des sodas. Cette alimentation fait partie intégrante de leur mode de vie étudiant, il ne consomment pas autant de café par exemple, hors de l'université, en vacances ou simplement à leur domicile.


Claude GRIGNON, lui, dans son ouvrage sur la vie étudiante3, nous éclaire sur les conditions dont nous parlions plus haut, qui influenceraient les comportements alimentaires des jeunes universitaires. Il explique par exemple que l'omission du repas de midi est fréquente chez les sujets ayant un emploie du temps trop chargé, n'habitant plus chez leurs parents, ayant peu de moyens financiers, résidant loin de l'université fréquentée, se préoccupant de leur poids et/ou étant buveur ou fumeur. Sarah déclare dans son entretien que « souvent » elle ne déjeune pas et ce parce qu'elle n'a pas le temps et qu'elle semble perturbée par les questions de poids et d'image sociale qui les accompagne. C. GRIGNON remarque également que les étudiants âgés de plus de 22 ou 23 ans ne fréquentent que peu les restaurants universitaires et que les jeunes femmes ou les couples préfèrent leur domicile à l'université. Ce qui est intéressant est l'explication qu'il donne au fait que les « filles » mangent plus souvent chez elles que les garçons : « Il n'est pas improbable que cet écart soit dû pour une part à une reconnaissance et à un respect plus grand, de la part des filles, des normes dominantes en matière de diététique et d'esthétique corporelle. » Les chiffres qu'il avance sont clair, 68,1% des étudiantes surveillent leur poids, contre 37% des étudiants. Il ajoute que la socialisation des enfants intervient aussi dans ce phénomène et que « conformément à la division traditionnelle des tâches entre les sexes, les filles sont plus capables que les garçons de pourvoir elles-mêmes à leur alimentation, de faire elles-mêmes la cuisine et plus portées à le faire ». Ces propos choquent, désolent ou réjouissent (…), le fait est que l'égalité des sexes n'est pas encore d'actualité et l'on apprend toujours très peu aux petits garçons à faire à manger tout comme on ne leur achète pas, ou presque, de poupée4. C'est ici toute la question de la socialisation de genre qui entre en jeux. Muriel DARMON s'intéresse à la question des activités proposées aux filles et aux garçons (les filles sont amenées à pratiquer peu de sport mais toujours ceux qui « développent l'intérêt porté à soi et aux autres, dans la mise en avant de la séduction et de la maternité »5 et réclamant un certain sens de l'esthétisme) mais elle écrit surtout que les bébés sont nourris différemment selon qu'ils sont filles ou garçons (la « voracité » des garçons est jugée normale et est encouragée, tandis que les filles doivent avoir « un appétit plus modéré », on les dresse « à la délicatesse »).

Ainsi, au delà des contraintes liées à la vie étudiantes, les comportements alimentaires des jeunes avec lesquels nous nous sommes entretenus sont conditionnés a priori par leur sexe et toutes les normes sociales qui en découlent.

1Claude GRIGON, « La règle, la mode et le travail : la genèse sociale du modèle des repas français contemporain », in Le temps de manger. Alimentation, emploie du temps et rythmes sociaux, sous la direction de Maurice AYMARD, Claude GRIGNON, Françoise SABBAN, Paris, Édition de la Maison des sciences de l'homme : Institut de la recherche agronomique, 1993, p.275.

2Définition de socialisation : « façon dont la société forme et déforme les individus », « ensemble des processus par lesquels l'individu est construit par la société dans laquelle il vit », « l'individu acquiert des façons de faire, d'être, de penser, qui sont situées socialement », « processus continu d'incorporation du social par les individus », Muriel DARMON, La socialisation, Paris, Édition Armand Colin, 2006.

3Claude GRIGNON, La vie matérielle des étudiants : logement, alimentation, santé, Paris, Édition La documentation française, 1998, p.

4Il est intéressant de remarquer à ce propos que les jouets sont explicitement classés par sexe auxquels ils s'auto-destinent, sur les sites internet de vente de jouets on peut lire « jouets pour filles » ou « jouets pour garçons », ce qui semble ne laisser que peu de libre-arbitre aux parents qui voudraient déroger à cette « traditionnelle division des tâches entre les sexes » qui s'insinue dès l'enfance et jusque dans leurs livres d'images (voir Dominique EPIPHANE, « My taylor is a man...La représentation des métiers dans les livres pour enfants », in Travail, genre et société, n°18, nov. 2007, p.65-85)

5Sylvie CROMER citée par Muriel DARMON, La socialisation,Paris, Édition Armand Colin, 2006, p.39.

Par Marion Roussey - Publié dans : Sociologie du genre
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