Partager l'article ! Compte rendu critique : Judith BUTLER, Défaire le genre. (suite): Faut-il « du masculin et du féminin pour donner la vie&nbs ...
Faut-il « du masculin et du féminin pour donner la vie »1? « Le commencement de l'enfant passe[-t-il] nécessairement par l'union d'un homme et d'une femme, d'un homme qui occupe la place du père et d'une femme qui occupe la place de la mère »2? C'est ici qu'intervient la notion « d'ordre symbolique », cette « ordre » soit-disant fondé sur les lois naturelles (qui les définit?) et qui constitue les normes de notre société. Il s'agit, pour reprendre BUTLER, d'une « conception fantasmatique et normative de l'humain »3, des « règles qui ordonnent et soutiennent notre sens de la réalité et de l'intelligibilité culturelle »4. Il serait donc fondé par la nature et semble être confirmé, traduit, expliqué par les pionniers de la psychologie. Ainsi, Freud théorise la nécessité de « l'hétéroparentalité » et explique que le bon développement d'un enfant réside dans un « œdipe » réussit. C'est-à-dire que l'enfant se construit, et construit sa sexualité par rapport à ses parents, père et mère. L'absence d'un des deux serait dramatique puisqu'elle entraînerait névroses, déviances sexuelles, instabilités caractérielles en tout genre... Bien sûr, la psychologie a évolué depuis et nous dit aujourd'hui qu'il n'est pas nécessaire, « indispensable que le père et la mère existent vraiment »5. Il suffirait en effet qu'ils soient présentés comme origine de l'existence de l'enfant, qu'on lui raconte qu'il est né d'un homme et d'une femme, que c'est ainsi et pas autrement que les enfants se font. Nous comprenons alors qu'il n'est en aucun cas question du bien être de l'enfant, de sa santé mentale, mais de la volonté conservatrice des défenseurs de l'ordre, de leur phobie explicite des conséquences d'une libéralisation sexuel. Conséquences qui semblent porter essentiellement sur la culture, la « reproduction de la culture ». En effet, c'est la cas particulièrement de Sylviane AGACINSKI, philosophe française, en désaccord avec BUTLER6, elle considère « que laisser les homosexuels former des familles irait à l'encontre de <<l'ordre symbolique>> »7, mais rejoint les nouvelles considérations psychologiques qui s'attache plutôt au « récit », à un discours commun sur les origines. La culture serait « un tout, comme une unité qui a intérêt à se reproduire et à reproduire sa totalité singulière à travers la reproduction de l'enfant »8. Ainsi, l'enfant n'est que le vecteur de la stabilité des représentations, des normes, de l'ordre, du conservatisme. Prétendre qu'il s'agit de culture que l'on veut transmettre semble très politiquement correct et peu cohérent. La culture se construit, évolue, et même si elle est en partie faite de « traditions », de « coutumes » (qui ne change pas ou n'ont pas cette vocation), il est difficile de concevoir que l'humain, par nature, cherche à répéter inlassablement le même schéma afin de ne surtout rien changer dans son mode vie, de pensée, d'aimer...La culture serait déjà finie, construite, achevée et il ne resterait plus qu'à la transmettre en prenant grand soin de ne pas l'altérer? Ou bien, faut-il, sachant très bien qu'elle évolue, la nier au nom de l'ordre symbolique, idéal fantasmatique d'une société jugée parfaite?
Nous allons faire un détour avec Éric FASSIN9. Concernant les opposants au mariage et à la parenté homosexuelle qui brandissent l'ordre symbolique comme argument implacable, il répond avec Françoise HERITIER que « la loi de la nature ne fonde [aucune] loi de la culture ». En effet, il est évident aujourd'hui (et depuis tout de même plusieurs années, voire depuis toujours) que géniteurs et parents ne se confondent pas forcément. L'adoption, la procréation médicalement assistée, les familles recomposées et autres situations ou les parents sont les éducateurs, les aimants, mais pas les géniteurs, sont là pour nous rappeler qu'en aucun cas « la filiation serait nécessairement hétérosexuelle » sous prétexte que c'est ainsi que l'ont fait « naturellement » des enfants. « L'anthropologie ne se contente pas de mimer la biologie ». De plus, il revient sur la notion d'ordre symbolique, avec Michel SCNEIDER10 et nous dit que « les partisans d'une modification volontaire et étatique des normes de parenté avancent qu'une remise en cause de l'ordre symbolique est nécessaire, [nous le savions mais voici ce qui nous intéresse :]car cet ordre n'est pas naturel mais historique ». Ainsi, nous revenons sur l'idée que la culture et donc l'idéal, le fantasme de cette culture, est construit socialement et dans le temps. Il peut ainsi évoluer avec l'histoire, avec l'humain, en inventant chaque jour de nouvelles formes de parenté, de nouveaux arrangements sexuels, en « fabriqu[ant] d'autres formes de plaisirs,(...)de coexistences, de liens », en « us[ant] de sa sexualité pour découvrir , inventer de nouvelles relations » (Michel FOUCAULT11).
Judith BUTLER conserve d'ailleurs sa notion de « faire » (doing) pour confirmer nos propos et parle de la culture comme « une série de transactions et de traductions », bref un tissu fait d'une infinité de fils, qui ne sera jamais achevé et en aucun cas « une totalité indépendante se reproduisant d'elle-même ». Elle remet également en cause l'idée d'une « relation entre, d'une part, l'hétérosexualité et, d'autre part, l'unité et, implicitement, la pureté de la culture » qui serait « de type fonctionnel »12. Quoi ou qui prouve que l'hétérosexualité garantie la reproduction de la culture? Si la crainte des auteurs de cette pensée réside dans l'idée que l'homoparentalité fabriquerait en série des enfants transgenres, gays ou peut-être trop juste trop libre, comment explique-t-il les homosexuels nés de parents hétérosexuels, correspondant parfaitement à leur ordre symbolique fondateur de la vie et garant de l'équilibre psychologique? D'ailleurs, n'est-ce pas « l'échec du mariage »13 dans cette entreprise normalisatrice et conservatrice qui a fait apparaître ce fameux ordre symbolique?
Pour conclure sur la parenté et la culture, nous proposerons avec Michel FOUCAULT de nous « acharner à être gay » afin que les normes qui font en partie notre culture changent inévitablement et nous insisterons avec Judith BUTLER sur l'impérativité d'être prudent lorsque l'on désire la reconnaissance de l'État, le droit au mariage, démarche légitime mais dangereuse puisqu'elle ne vise que l'inclusion à la norme et non l'ouverture sans barrière de la norme.
Rapidement, nous voudrions faire un point sur la forme du texte de BUTLER. Les quelques critiques (humbles) que nous pourrions apporter concernent la clarté. En effet, les questions posées par l'auteure sont assez facilement repérables, par contre, les réponses sont « éparpillées » dans tout le texte et les sous-titres ne correspondent pas nécessairement au sujet abordé dans le dit paragraphe. De plus, les propositions, bien qu'évoquées, esquissées, ne sont pas explicitement formulées (chez Éric FASSIN, les alternatives aux conceptions qu'il dénonce, sont beaucoup plus claires et définies).
En conclusion, un essai très convaincant sorti de la plume d'une femme convaincante. Je déplore le fait de ne pas avoir plus de temps et de liberté dans la longueur du compte rendu afin d'approfondir un peu mieux ce texte dense, renvoyant à de nombreuses autres lectures...
1 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.141.
2 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006.
3 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.135.
4 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.140.
5 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.142.
6 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.135.
Judith BUTLER cite Sylviane AGACINSKI exclusivement pour la récuser, et évoque une attaque de la philosophe française lancée dans Le Monde, « une missive qui d'une certaine façon demandait une réponse »...
7 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.134.
8 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.142.
9 Éric FASSIN, « Séparées mais égales? Les sexualité et le mariage, in L'inversion de la question homosexuelle, Paris, Ed. Amsterdam, 2005.
10 Éric FASSIN, « L'inversion de la question homosexuelle », in L'inversion de la question homosexuelle, Paris, Ed. Amsterdam, 2005.
11 Michel FOUCAULT, citer par Éric FASSIN, « Lieux d'invention : l'amitié, le mariage et la famille après Michel Foucault », in l'inversion de la question homosexuelle, Paris, Ed. Amsterdam, 2005.
Voir aussi, concernant l'invention de nouvelles formes de relations et de parentés, les propos de Judith BUTLER dans le
documentaire de Paule Zajdermann réalisé en 2006 : « Judith Butler, philosophe en tout genre », diffusé sur Arte. Elle y pose la question : « Et pourquoi deux d'ailleurs? Pourquoi pas trois? » (http://www.dailymotion.com/playlist/xhi5d_rucaute_judith-buttler/video/x2rue4_judith-butler-6_events)
12 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.147.
13« La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.148.
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