Samedi 17 janvier 2009 6 17 /01 /Jan /2009 23:56
 

Faut-il « du masculin et du féminin pour donner la vie »1? « Le commencement de l'enfant passe[-t-il] nécessairement par l'union d'un homme et d'une femme, d'un homme qui occupe la place du père et d'une femme qui occupe la place de la mère »2? C'est ici qu'intervient la notion « d'ordre symbolique », cette « ordre » soit-disant fondé sur les lois naturelles (qui les définit?) et qui constitue les normes de notre société. Il s'agit, pour reprendre BUTLER, d'une « conception fantasmatique et normative de l'humain »3, des « règles qui ordonnent et soutiennent notre sens de la réalité et de l'intelligibilité culturelle »4. Il serait donc fondé par la nature et semble être confirmé, traduit, expliqué par les pionniers de la psychologie. Ainsi, Freud théorise la nécessité de « l'hétéroparentalité » et explique que le bon développement d'un enfant réside dans un « œdipe » réussit. C'est-à-dire que l'enfant se construit, et construit sa sexualité par rapport à ses parents, père et mère. L'absence d'un des deux serait dramatique puisqu'elle entraînerait névroses, déviances sexuelles, instabilités caractérielles en tout genre... Bien sûr, la psychologie a évolué depuis et nous dit aujourd'hui qu'il n'est pas nécessaire, « indispensable que le père et la mère existent vraiment »5. Il suffirait en effet qu'ils soient présentés comme origine de l'existence de l'enfant, qu'on lui raconte qu'il est né d'un homme et d'une femme, que c'est ainsi et pas autrement que les enfants se font. Nous comprenons alors qu'il n'est en aucun cas question du bien être de l'enfant, de sa santé mentale, mais de la volonté conservatrice des défenseurs de l'ordre, de leur phobie explicite des conséquences d'une libéralisation sexuel. Conséquences qui semblent porter essentiellement sur la culture, la « reproduction de la culture ». En effet, c'est la cas particulièrement de Sylviane AGACINSKI, philosophe française, en désaccord avec BUTLER6, elle considère « que laisser les homosexuels former des familles irait à l'encontre de <<l'ordre symbolique>> »7, mais rejoint les nouvelles considérations psychologiques qui s'attache plutôt au « récit », à un discours commun sur les origines. La culture serait « un tout, comme une unité qui a intérêt à se reproduire et à reproduire sa totalité singulière à travers la reproduction de l'enfant »8. Ainsi, l'enfant n'est que le vecteur de la stabilité des représentations, des normes, de l'ordre, du conservatisme. Prétendre qu'il s'agit de culture que l'on veut transmettre semble très politiquement correct et peu cohérent. La culture se construit, évolue, et même si elle est en partie faite de « traditions », de « coutumes » (qui ne change pas ou n'ont pas cette vocation), il est difficile de concevoir que l'humain, par nature, cherche à répéter inlassablement le même schéma afin de ne surtout rien changer dans son mode vie, de pensée, d'aimer...La culture serait déjà finie, construite, achevée et il ne resterait plus qu'à la transmettre en prenant grand soin de ne pas l'altérer? Ou bien, faut-il, sachant très bien qu'elle évolue, la nier au nom de l'ordre symbolique, idéal fantasmatique d'une société jugée parfaite?




Nous allons faire un détour avec Éric FASSIN9. Concernant les opposants au mariage et à la parenté homosexuelle qui brandissent l'ordre symbolique comme argument implacable, il répond avec Françoise HERITIER que « la loi de la nature ne fonde [aucune] loi de la culture ». En effet, il est évident aujourd'hui (et depuis tout de même plusieurs années, voire depuis toujours) que géniteurs et parents ne se confondent pas forcément. L'adoption, la procréation médicalement assistée, les familles recomposées et autres situations ou les parents sont les éducateurs, les aimants, mais pas les géniteurs, sont là pour nous rappeler qu'en aucun cas « la filiation serait nécessairement hétérosexuelle » sous prétexte que c'est ainsi que l'ont fait « naturellement » des enfants. « L'anthropologie ne se contente pas de mimer la biologie ». De plus, il revient sur la notion d'ordre symbolique, avec Michel SCNEIDER10 et nous dit que « les partisans d'une modification volontaire et étatique des normes de parenté avancent qu'une remise en cause de l'ordre symbolique est nécessaire, [nous le savions mais voici ce qui nous intéresse :]car cet ordre n'est pas naturel mais historique ». Ainsi, nous revenons sur l'idée que la culture et donc l'idéal, le fantasme de cette culture, est construit socialement et dans le temps. Il peut ainsi évoluer avec l'histoire, avec l'humain, en inventant chaque jour de nouvelles formes de parenté, de nouveaux arrangements sexuels, en « fabriqu[ant] d'autres formes de plaisirs,(...)de coexistences, de liens », en « us[ant] de sa sexualité pour découvrir , inventer de nouvelles relations » (Michel FOUCAULT11).

Judith BUTLER conserve d'ailleurs sa notion de « faire » (doing) pour confirmer nos propos et parle de la culture comme « une série de transactions et de traductions », bref un tissu fait d'une infinité de fils, qui ne sera jamais achevé et en aucun cas « une totalité indépendante se reproduisant d'elle-même ». Elle remet également en cause l'idée d'une « relation entre, d'une part, l'hétérosexualité et, d'autre part, l'unité et, implicitement, la pureté de la culture » qui serait « de type fonctionnel »12. Quoi ou qui prouve que l'hétérosexualité garantie la reproduction de la culture? Si la crainte des auteurs de cette pensée réside dans l'idée que l'homoparentalité fabriquerait en série des enfants transgenres, gays ou peut-être trop juste trop libre, comment explique-t-il les homosexuels nés de parents hétérosexuels, correspondant parfaitement à leur ordre symbolique fondateur de la vie et garant de l'équilibre psychologique? D'ailleurs, n'est-ce pas « l'échec du mariage »13 dans cette entreprise normalisatrice et conservatrice qui a fait apparaître ce fameux ordre symbolique?


Pour conclure sur la parenté et la culture, nous proposerons avec Michel FOUCAULT de nous « acharner à être gay » afin que les normes qui font en partie notre culture changent inévitablement et nous insisterons avec Judith BUTLER sur l'impérativité d'être prudent lorsque l'on désire la reconnaissance de l'État, le droit au mariage, démarche légitime mais dangereuse puisqu'elle ne vise que l'inclusion à la norme et non l'ouverture sans barrière de la norme.



Rapidement, nous voudrions faire un point sur la forme du texte de BUTLER. Les quelques critiques (humbles) que nous pourrions apporter concernent la clarté. En effet, les questions posées par l'auteure sont assez facilement repérables, par contre, les réponses sont « éparpillées » dans tout le texte et les sous-titres ne correspondent pas nécessairement au sujet abordé dans le dit paragraphe. De plus, les propositions, bien qu'évoquées, esquissées, ne sont pas explicitement formulées (chez Éric FASSIN, les alternatives aux conceptions qu'il dénonce, sont beaucoup plus claires et définies).

En conclusion, un essai très convaincant sorti de la plume d'une femme convaincante. Je déplore le fait de ne pas avoir plus de temps et de liberté dans la longueur du compte rendu afin d'approfondir un peu mieux ce texte dense, renvoyant à de nombreuses autres lectures...


1 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.141.


2 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006.


3 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.135.


4 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.140.


5 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.142.


6 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.135.

Judith BUTLER cite Sylviane AGACINSKI exclusivement pour la récuser, et évoque une attaque de la philosophe française lancée dans Le Monde, « une missive qui d'une certaine façon demandait une réponse »...

7 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.134.


8 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.142.


9 Éric FASSIN, « Séparées mais égales? Les sexualité et le mariage, in L'inversion de la question homosexuelle, Paris, Ed. Amsterdam, 2005.

10 Éric FASSIN, « L'inversion de la question homosexuelle », in L'inversion de la question homosexuelle, Paris, Ed. Amsterdam, 2005.


11 Michel FOUCAULT, citer par Éric FASSIN, « Lieux d'invention : l'amitié, le mariage et la famille après Michel Foucault », in l'inversion de la question homosexuelle, Paris, Ed. Amsterdam, 2005.

Voir aussi, concernant l'invention de nouvelles formes de relations et de parentés, les propos de Judith BUTLER dans le

documentaire de Paule Zajdermann réalisé en 2006 : « Judith Butler, philosophe en tout genre », diffusé sur Arte. Elle y pose la question : « Et pourquoi deux d'ailleurs? Pourquoi pas trois? » (http://www.dailymotion.com/playlist/xhi5d_rucaute_judith-buttler/video/x2rue4_judith-butler-6_events)


12 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.147.


13« La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.148.


Par Marion Roussey - Publié dans : Sociologie du genre
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Samedi 17 janvier 2009 6 17 /01 /Jan /2009 23:53
 

 


Compte rendu critique

Sociologie du genre

"La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle?",

in Judith BUTLER, Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006.






Judith BUTLER, philosophe et féministe, est tout à la fois juive, homosexuelle et américaine. Si nous prenons soin de préciser cela, c'est parce qu'elle-même1, travaillant sur l'identité, les normes qui régissent les différentes appartenances à des groupes identitaires, refuse d'être déterminée par sa seule sexualité, nationalité, croyance religieuse ou profession, sans oublier bien sûr : son genre. En effet, si BUTLER s'intéresse à l'identité, une grande partie de son œuvre s'applique à questionner les présupposés qui la fonde, et principalement les constructions sociales qui nous rendent chaque jour acteur, « performer » du genre.

Du fait de sa notoriété internationale, nombreuses sont les informations biographiques, ou les noms posés sur les courants philosophiques dans lesquels elle s'inscrirait. Nous pouvons ainsi apprendre qu'elle « entretenait différents efforts poststructuralistes dans la théorie féministe occidentale », qu'elle est une « figure importante » de « la théorie Queer » et des « Gender studies », qu'elle est « influencé par Hegel, Foucault, Derrida, Adorno, Kafka et Austin » et qu'elle a critiqué « les travaux de Simone de Beauvoir, (...) Sigmund Freud, Jacques Lacan »2 et bien d'autres. Et enfin que « Judith Butler est avant tout une philosophe des modes de subjectivation et une critique politique des normes et de leurs effets psychiques »3.

Ce que nous apprenons finalement, ce sont les origines à la fois philosophiques et psychologiques de ses théories (les secondes étant plus sensibles aux controverses...). Et c'est bien le cas dans le chapitre « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? » de son dernier ouvrage philosophique : Défaire le genre4, que nous allons tenter d'analyser.

En effet, Judith BUTLER s'efforce ici d'expliquer, de critiquer, de transcender, les liens entre mariage, sexualité, État, parenté ou encore culture, et ce en passant inévitablement par les théories freudiennes sur la psychologie infantile et l'œdipe, principal garant du présupposé hétérosexuel dans la parenté. Plus simplement, si elle essaie tout au long de son ouvrage de « défaire le genre », elle va ici tenter de « défaire » la parenté hétérosexuelle. Dans ce chapitre, plusieurs thèses sont donc exposées et s'articulent entre elles : dans un premier temps, BUTLER aborde le problème du mariage gay et lesbien et souligne la dangerosité du « désir d'État »5, besoin de reconnaissance juridique et sociale qui selon elle ne ferait que déplacer les limites du légitime et de l'intelligible dans le domaine de la sexualité, des pratiques sexuelles ; dans un deuxième temps et partant de simples interrogations telles que « Pourquoi deux? »6 et « Pourquoi de sexe opposé? », elle tente de répondre à la question énoncée comme titre du chapitre en déconstruisant, en défaisant, les hypothèses de « l'ordre symbolique »7, de la culture française, qui établissent des schémas de parenté très restrictifs.

Nous allons donc présenter et analyser cet essai philosophique autours de deux axes principaux :

1- Reconnaissance, légitimité : est-ce vraiment une affaire d'État?

-> Le mariage est-il le seul comportement sexuel acceptable?

2- Parenté et « ordre symbolique » : faut-il protéger le « fantasme » du couple hétérosexuel

-> L'homoparentalité est-elle un danger pour la transmission de la culture

-> Parent=Amant?




D'après Paola TABET8, le mariage ne serait au départ qu'un moyen de maximiser la reproduction, de mieux contrôler les femmes afin qu'elles soient entièrement dévouées à cette tâche. Judith BUTLER ne s'éloigne pas tant de cette définition en introduisant l'idée de légitimité : le mariage serait la forme légitime, reconnaissable, d'un comportement sexuel. « Le champ sexuel est circonscrit de telle façon que la sexualité est déjà pensée dans les termes du mariage et que le mariage est déjà pensé comme le mode d'acquisition normal de la légitimité »9. On voit avec cette citation qu'elle ne se contente pas de dire que le seul comportement sexuel acceptable est celui qui est légitimé par le mariage, mais surtout que le mariage est le seul moyen de légitimer son comportement sexuel. Ainsi, elle comprend la revendication de la communauté gay et lesbienne, qui demande la reconnaissance de leur sexualité et donc forcément la légalisation du mariage pour deux personnes de même sexe. Pourtant, quand bien même il serait accordé aux gay et aux lesbiennes de se marier, ceux qui ne désirent pas une relation stable, avec un seul partenaire, ne seront toujours pas reconnus comme « normaux ». Elle va évidemment plus loin en se demandant pourquoi et comment, le mariage peut-il être le seul moyen de légitimation de la sexualité, et par là, pourquoi et comment l'État définit les normes sexuelles? Enfin, elle finit par poser la question essentielle : pourquoi veut-on être légitimé par l'État, pourquoi « désire »-t-on l'État, le « désir de l'État »10?


Beaucoup de questions, toutes liées et difficiles à étudier clairement et séparément. Nous allons pourtant tenter de mettre en lumière ces idées de la plus générale à la plus précise. Ainsi, le problème qui nous intéresse en premier lieu est celui du désir de reconnaissance de l'État. Après tout, pourquoi aurions-nous besoin de légitimité, de légalité, pour vivre une sexualité quelle qu'elle soit? Ne s'agit-il pas d'un domaine privée qui n'a nullement besoin d'une reconnaissance publique, étatique? Et bien, il apparaît que sans certaines lois, l'existence même est remise en cause. En effet, sans papiers d'identité, si vous n'êtes pas déclarés à la naissance dans une mairie, enregistrés dans un fichier quelconque, concrètement, vous n'existez pas, vous n'avez aucun droit, aucune raison d'être, aucune considération. La non-reconnaissance se résumerait presque à une non-existence, « un non-lieu dans lequel on se trouve malgré soi »11, « vous n'êtes pas réel »12. De plus, Judith BUTLER avance dans une conférence donnée en mai 200413 que « dans la tradition Hégélienne, le désir est lié à la reconnaissance. Le désir est toujours un désir de reconnaissance et ce n’est que par le biais de cette expérience de reconnaissance que chacun se constitue en tant qu’être socialement viable ». Mais cette « tradition Hégélienne » ne reflète pas tout à fait sa pensée. En effet, elle lui ajoute deux concepts : la reconnaissance est « socialement organisée et modifiable » et la reconnaissance des uns est parfois le moyen de la non-reconnaissance des autres. C'est précisément ce qui nous amène à la question suivante : comment obtenir la reconnaissance et qui plus est, la reconnaissance étatique?

Il est difficile dans nos sociétés d'envisager un autre biais que celui de l'État, puisqu’il est le lieu de construction des normes, le prescripteur de possible, celui qui dispense la justice et par là même l'humain et l'inhumain. Ainsi, un comportement interdit par la loi, non-reconnu comme bon et légitime, est, sinon inhumain, inacceptable. Cependant, un comportement sexuel, que nous penserions a priori du domaine du privé, peut-il être inscrit dans la loi, reconnu par l'État, et donc qualifié d'humain et d'acceptable? Il apparaît alors que la seule traduction d'un comportement sexuel reconnu par l'État serait le mariage. Ainsi, le mariage serait le « fantasme »14 étatique, symbolique voire moral, du bon comportement sexuel, du comportement sexuel humain. Désirer l'État, sa reconnaissance (dans le domaine de la vie sexuelle), reviendrait donc à revendiquer son droit au mariage? Le problème qui est posé ne réside pas dans le fait d'être pour ou contre le « mariage gay » comme on le nomme couramment, mais de savoir s'il s'agirait réellement d'un gain de reconnaissance de l'État, ou par effet de « forclusion »15 d'un simple déplacement des limites du légitime, d'une exclusion induite des individus ne correspondant pas au cadre binaire et stable du couple marital.

En effet, vouloir pouvoir se marier lorsqu'on est homosexuel semble tout à fait légitime mais la question n'est pas là, elle pourrait se formuler ainsi : en désirant la reconnaissance de l'État ne veut-on pas être accepté tel que nous sommes? Le mariage ne serait-il pas alors, à la place d'une victoire, une « prison dorée » où des individus, pour être reconnu, se conformeraient encore et toujours aux normes déjà en place? Et ceux qui, malgré cette prétendue « victoire », ne serait toujours pas conforme au « fantasme » (socialement construit depuis des siècles) du mariage, ne seraient-ils pas toujours (voire d'autant plus) jugés inhumain, indigne d'être étatiquement légitimé? En bref, le mariage ne résout pas la question de vivre sa sexualité comme on l'entend, sous la forme que l'on a choisie, tout en étant « socialement intelligibles »16. « Demander et recevoir la reconnaissance de normes qui légitiment le mariage et délégitiment les formes d'alliances sexuelles extra-maritales (...), revient à déplacer le site de la délégitimation d'une partie de la communauté queer à une autre, ou plutôt de faire d'une délégitimation collective, ne délégitimation sélective »17. Faut-il se conformer aux normes existantes pour être acceptable ou changer ces normes pour qu'elles nous rendent acceptable?




Éric FASSIN18 propose une alternative et tempère ici les propos de BUTLER. En effet, il pense que l'idée selon laquelle un mariage homosexuel « condamnerait les homosexuels à singer la norme hétérosexuelle » (position adoptée par ce qu'il appel les « héritiers de Michel Foucault ») est absurde puisque le mariage, une fois « ouvert » aux gays et lesbiennes, ne saurait rester intact, « une institution n'est jamais sans rapport avec ceux qui la constituent ». C'est-à-dire qu'il envisage les choses dans un autre sens, il ne s'agit pas de changer le mariage pour l'ouvrir aux homosexuels, mais de leur ouvrir pour qu'il change presque naturellement, du fait même qu'il ne sera plus exclusivement hétérosexuel, et donc plus non plus soumis à la norme (du moins pas dans les mêmes termes). Il va également se distinguer quelque peu de BUTLER et de son point de vue concernant toujours cette revendication du droit au mariage par la communauté gay et lesbienne, qu'elle questionne ainsi : « les efforts pour devenir reconnaissable selon les normes existantes de légitimité requièrent-ils que nous souscrivions à une pratique qui délégitime les vies sexuelles développées en dehors des liens du mariage et des postulats de la monogamie. Est-ce là un désaveu que la communauté queer est prête à assumer? »19. Elle se demande en fait si, en voulant être reconnu et en ne trouvant pas d'autres moyens que de revendiquer le droit au mariage, la communauté queer s'auto-conforme aux normes de monogamie et de stabilité du couple hétérosexuel fantasmé et tel qu'il est représenté dans « l'ordre symbolique ». Éric FASSIN20 repère également qu'il est possible, avant « d'interroger la société », d'interroger les homosexuels sur ce qu'ils veulent vraiment, mais selon lui, on ne ferait que « demander des comptes au désir homosexuel du point de vue de la norme analytique - et [on dirait] ainsi à l'homosexuel ce qu'il peut ou doit être et donc ce qu'il ne saurait être sans <<déroger à son être>> ». Figure de rhétorique, ou aurait-il mit le doigt sur une idée qui semble tout à coup étrange venant de BUTLER? En effet, considère-t-elle que deux homosexuels formant un couple conforme aux normes du mariage, se conforme justement eux-mêmes, se « désavouent » et donc considère-t-elle que les homosexuels ne sont pas de « nature » monogame, sont incapables de vivre une relation stable? On se doute bien qu'elle ne dit pas cela, néanmoins il nous a semblé intéressant de relevé l'ambigüité de ce propos, d'autant que l'auteure est elle-même homosexuelle.



Reste que si le mariage gay et lesbien fait débat, c’est essentiellement pour deux raisons : l’homophobie, bien qu’elle ne soit plus aussi véhémente et qu'elle soit plus honteuse qu’auparavant, existe toujours ; mais surtout (et nous allons nous concentrer avec BUTLER sur ce point) le fait que le mariage induise inévitablement la question de la parenté. Ainsi, les psychologues, politiques et autres intellectuels ont développés un argumentaire bien ficelé que notre philosophe du genre va nous aider à analyser. Dans un premier temps il est question de « l’intérêt de l’enfant », de savoir s’il est dangereux pour la santé mentale d’un enfant et d’un futur adulte, d’être élevé par des homosexuels et donc par deux parents de même sexe. En clair : l’œdipe est-il indispensable, et si oui, l’image de l’autre sexe ne peut-il pas être introduit par une personne tierce au couple parental ? Il est question également de la transmission de la culture dans ce schéma œdipien, de « l’ordre symbolique » entretenu par la répétition d’un couple hétérosexuelle parfait dans les représentations et qui doit le rester lorsqu’il s’agit de présenter ses origines à l’enfant. Nous allons alors nous intéresser aux modèles de parenté pensés par les psychologues et les sociologues, et évidemment à ceux proposés par la réalité (puisque, on le sait très bien, l’homoparentalité n’est pas qu’un sujet de réflexion, elle est bien concrète et n'est pas le seul modèle de parenté qui transgresse les normes), pour nous demander si les parents doivent absolument être amants et si l’enfant ne peut être que le fruit d’un couple binaire (homo ou hétéro) et stable.

1 Judith BUTLER, dans les premières minutes du documentaire de Paule Zajdermann réalisé en 2006 : « Judith Butler, philosophe en tout genre », diffusé sur Arte. (http://www.dailymotion.com/playlist/xhi5d_rucaute_judith-buttler/video/x2rr56_judith-butler-1_events)


3 Une éthique de la sexualité , entretien avec Judith BUTLER réalisé par Éric FASSIN et Michel FEHER. (http://www.vacarme.org/article392.html)


4 Judith BUTLER, Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006.


5 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p. 126.


6 Judith BUTLER, dans le documentaire de Paule Zajdermann réalisé en 2006 : « Judith Butler, philosophe en tout genre », diffusé sur Arte. (http://www.dailymotion.com/playlist/xhi5d_rucaute_judith-buttler/video/x2rue4_judith-butler-6_events)


7 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.144 (apparaît plusieurs fois dans le chapitre).


8 Paola TABET, La construction sociale de l'inégalité des sexes. Des outils et des corps, Paris, Ed. L'Harmattan, 1998.


9 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p. 127.


10 Voir note 5.


11 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006,


12« La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006,


13 Retranscription mise en ligne par Judith BUTLER de la conférence « Faire et défaire le genre », donnée par elle-même, le 25 mai 2004 à l'Université Paris X-Nanterre. (http://multitudes.samizdat.net/Faire-et-defaire-le-genre)


14 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.134 (revient plusieurs fois dans le texte).


15 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.127 (revient plusieurs fois dans le texte).


16 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, 139.


17 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.138.


18 Éric FASSIN, « L'inversion de la question homosexuelle », in L'inversion de la question homosexuelle, Paris, Ed. Amsterdam, 2005, p.183.

19 « La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle? », in Défaire le genre, Paris, Ed. Amsterdam, 2006, p.141.


20 Éric FASSIN, « Séparées mais égales? Les sexualité et le mariage, in L'inversion de la question homosexuelle, Paris, Ed. Amsterdam, 2005.


Par Marion Roussey - Publié dans : Sociologie du genre
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